Dakar entre Jammeh et son opposition: L’axe des compromis.

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Arrivé au pouvoir le 22 juillet 1994, à 29 ans, le lieutenant Yahya Jammeh s’est mué en dictateur impitoyable à la tête de la Gambie qu’il tient en laisse depuis 20 ans. Son règne, s’appuyant principalement sur la terreur, ne laisse a priori que deux choix aux rares téméraires qui osent le défier : se faire tuer ou fuir pour éviter la prison et les tortures. Fort tristement, la deuxième option est celle qui se présente souvent aux dissidents. C’est ainsi qu’ils sont nombreux à s’exiler naturellement au Sénégal, pays qui encercle la chasse gardée du dictateur de Banjul. Une seule alternative s’offre dès lors à ces Gambiens qui veulent rentrer un jour dans leur pays, s’opposer par tous les moyens au régime brutal, à partir de leur terre d’accueil.

L’opposition gambienne au Sénégal – de Kukoi Samba Sanyang au colonel Ndure Cham

Dès la prise de pouvoir de Yahya Jammeh en juillet 1994, une grande majorité de l’establishment du régime renversé fuit pour se réfugier au Sénégal. Le nouvel homme fort de Banjul parvint cependant à convaincre des lieutenants du Peoples Progressive party (PPP) de Dawda Kairaba Jawara à retourner à Banjul pour, dit-il, « construire le pays ». Bacary Bunja Darboe, ministre de l’Economie et des Finances avant le coup d’Etat et homme clé des programmes d’ajustement structurel, répond à l’appel et retrouve son portefeuille ministériel. D’autres cadres du PPP font la même chose et restent tranquilles dans le coin pour éviter la foudre de la junte militaire dont le discours populiste contre Jawara était parole d’Evangile pour les populations. Du coup, l’embryon d’opposants gambiens qui commençait à voir le jour au Sénégal disparaît très rapidement.

Mais depuis l’arrivée de Yahya Jammeh au pouvoir, les relations entre son régime et son grand voisin sont souvent glaciales, le Sénégal accusant le dictateur de Banjul de soutenir les rebelles séparatistes de Casamance, la région sud du Sénégal qui borde la Gambie.

En 1996, des tentatives de renverser le régime du dictateur Yahya Jammeh à partir de l’étranger et du Sénégal furent organisées. Elles ont généralement été l’œuvre de Kukoi Samba Sanyang, auteur du putsch manqué de 1981 contre le régime de Dawda Kairaba Jawara.

Il tente un retour en force en Gambie via le Sénégal le 08 novembre 1996. Mais beaucoup de ses hommes furent capturés lors de l’attaque meurtrière contre la caserne militaire de Farafenni Gambie, à la frontière avec le Sénégal. Les autres combattants de Kukoi sont arrêtés à Tambacounda et à Kaolack.

En 2000, Abdou Diouf tombe et Abdoulaye Wade arrive au pouvoir. Il laisse Kukoi s’installer au Sénégal et organise même un rapprochement entre l’ancien putschiste et Jammeh avec le soutien de la Guinée-Bissau. De Dakar, Kukoi se rend à plusieurs reprises en Gambie pour rencontrer le président gambien Yahya Jammeh dans sa résidence de Kanilai. En août 2003, les négociations échouent et Kukoi Samba Sanyang revient s’installer définitivement au Sénégal où il mène ses activités subversives contre le régime de Jammeh. Mais toutes les tentatives de Kukoi ont échoué en raison de l’amateurisme des intervenants, du manque d’organisation et de préparation de leur cerveau par opposition à la détermination du dictateur de Banjul, prêt à tout pour y faire face.

Une tentative de coup d’Etat contre Jammeh est déjouée le 21 mars 2006. Le colonel Ndure Cham, chef d’état-major de l’armée et cerveau présumé du complot, fuit au Sénégal voisin, tandis que d’autres conspirateurs présumés sont arrêtés. Yahya Jammeh clame ouvertement que les putschistes ont reçu le soutien du gouvernement sénégalais. Ce que le Sénégal nie avec véhémence. Qu’importe, le dictateur expulse le haut-commissaire du Sénégal à Banjul.

En 2010, avec le général Lang Tombong Tamba comme chef de file, le brigadier général Oumar Mbaye et près d’une dizaine d’officiers avaient été accusés de fomenter un coup d’Etat contre Jammeh et placés à la redoutable prison de Mile 2.

En mars 2012, Abdoulaye Wade est battu par Macky Sall. Pour donner des gages de confiance au dictateur de Gambie qui soutient ouvertement la rébellion en Casamance, le président Sall fait cyniquement révoquer la citoyenneté sénégalaise de Kukoi Samba Sanyang acquise sous Abdoulaye Wade. L’opposant gambien est expulsé vers le Mali où il meurt en 2013. Le dictateur de Banjul refuse alors que la dépouille mortelle de Kukoi soit enterrée en Gambie. L’opposant fut inhumé au Sénégal.

La société civile gambienne élit domicile au Sénégal

Les tentatives musclées n’ayant pas réussi à renverser Jammeh, la Gambie continue de sombrer dans les abysses de la dictature devenant le tombeau ouvert de toutes les formes de libertés individuelles et collectives. Le gouvernement se raidit et restreint tous les droits garantis par la constitution relativement à la liberté de parole et de la presse. Le rapport «Perils of being in exile: The plight of Gambian exiled journalists», effectué par le réseau interafricain pour les femmes, médias, genre et développement, démontre que depuis l’accession de Jammeh au pouvoir, plus de 110 journalistes gambiens ont fui le pays. La majorité d’entre eux affirment avoir été victimes de menaces, d’agressions et d’arrestations.

Les radios privées gambiennes ont cessé de faire de l’information. Face aux multiples agressions d’un gouvernement répressif, elles ont préféré se plier pour n’exister qu’à travers l’animation musicale. En dehors de Teranga FM et Vibes FM, toutes les radios ne diffusent que de la pure musique à longueur de journée. C’est le cas de City limit radio, West coast, Kora FM, Hiltop FM, Capital FM, Hot FM. Pour sauver la face, ces radios font dans la synchronisation avec la Radio télévision gambienne (GRTS).

Alors que chez le voisin du Sénégal, la société civile monte en puissance dans l’articulation, la formation et la revendication du peuple pour plus de justice sociale, de liberté et de respect de la constitution, personne n’ose élever la voix contre le système oppressif en Gambie. Les populations ne sont que le réceptacle de l’information taillée à la mesure et pour le dictateur Yahya Jammeh. Amadou Scattred Janneh, Seedat Jobe, Boubacar Michael Baldé, Demba Ali Jawo et beaucoup d’acteurs de la société civile, des intellectuels et des journalistes défilent entre leurs domiciles et les horribles prisons gambiennes. Finalement tout ce beau monde fuit et s’installe à Dakar. D’ailleurs, il ne se passe pas une semaine sans qu’une éminente personnalité de la société civile ou de l’opposition démocratique gambienne ne dépose ses valises dans la capitale sénégalaise.

De fait, Dakar devient une terre d’asile pour la Coalition du changement en Gambie (CCG), l’Associations des organisations de la société civile en Gambie (CSAG), L’Union démocratique des activistes gambiens (DUGA), le Conseil national de transition de la Gambie (CNTG et d’autres groupes d’activistes en quête de soutien dans leur lutte contre le régime de Jammeh. Les campagnes contre l’homme fort de Banjul, menées par ces organisations gambiennes au Sénégal, sont amplifiées par les radios dites « indépendantes » en ligne gambiennes ainsi que les sites web et autres publications de la diaspora. Il s’agit pour elles d’essayer de combler le vide d’informations à cause du musèlement qu’impose le régime de Banjul à la presse libre. Encore qu’il faut pour ces sites web et radios surmonter l’obstacle de la censure constamment imposée par le régime de Banjul.

Incontestablement, les organisations de la société civile basées au Sénégal sont d’un soutien vital pour leurs homologues gambiens à Dakar. On peut citer Amnesty International au Sénégal, la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (RADDHO) qui offre souvent ses installations pour les conférences de presse, les réunions, etc., la Ligue sénégalaise des droits de l’Homme (LSDH), le mouvement  » Y’en a marre » ou encore l’organisation Article 19, et tant d’autres organismes militants des droits de l’Homme qui ont des ramifications au Sénégal.

Liens entre l’opposition gambienne et le pouvoir au Sénégal

Officiellement, le Sénégal n’a pas l’intention de s’immiscer dans les affaires internes gambiennes. Cependant, les dissidents gambiens ont libre accès aux médias au Sénégal, ils ont la liberté de se rassembler, de marcher, de manifester et ont des contacts officieux avec des responsables gouvernementaux. Et souvent à des niveaux insoupçonnés. Récemment, le 09 juillet 2014 lorsque Buba Baldeh, l’ancien ministre gambien devenu opposant de Jammeh est mort alors qu’il était en exil à Dakar depuis 2006, le dictateur Jammeh lui a refusé des funérailles décentes dans sa ville natale de Bassé Mansajang. Et c’est le gouvernement sénégalais qui a pris toutes les mesures nécessaires pour que l’ancien ministre soit inhumé à Madina Gounass, au Sénégal.

En revanche, le manque de lisibilité et de vision stratégique de l’opposition gambienne n’offre pas des gages à même de garantir les intérêts du Sénégal si le régime de Yahya Jammeh venait à s’effondrer. Ce qui est en soi une raison suffisante pour Dakar d’être prudent avec l’approche à envisager. L’on comprend dès lors que les autorités sénégalaises demeurent très équivoques en ce qui concerne leur soutien aux dissidents gambiens basés au Sénégal.

C’est pourquoi pour éviter de pousser le dictateur gambien à commettre des folies avec les rebelles de Casamance, les autorités sénégalaises rechignent à offrir l’asile aux Gambiens qui cherchent refuge à Dakar. L’homme fort de Banjul est en effet une partie prenante, de facto, dans le processus engagé pour le retour de la paix dans le sud du Sénégal. Mais les autorités gouvernementales à Dakar nourrissent l’espoir secret que les mêmes opposants gambiens parviennent un jour à les débarrasser de l’homme qui appuie les rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC).

La versatilité des positions du Sénégal vis-à-vis du régime dictatorial de Banjul a pour effet d’agacer les exilés gambiens et leurs souteneurs de la société civile au Sénégal à bien des égards. Les expulsions (Kukoi, et maintenant Cheikh Sidya Bayo) font que de nombreux fugitifs gambiens considèrent désormais le Sénégal comme un premier point de chute avant de partir sous des cieux plus cléments.

Les faiblesses de l’opposition gambienne au Sénégal

Du fait de sa position géographique, le Sénégal ne peut échapper aux velléités constantes de l’opposition gambienne à vouloir se servir de son territoire comme plate-forme stratégique afin d’avoir un impact dans sa lutte pour un changement de régime en Gambie. Il y a que l’incapacité des opposants gambiens à analyser intelligemment les situations de contextes politiques contemporains à divers points dans le temps, afin d’élaborer des réponses adéquates aux actes que posent le dictateur Yahya Jammeh, reste un obstacle à leurs activités au Sénégal et ne contribue pas à polir les relations avec les autorités de Dakar qui n’ont que des intérêts à préserver.

D’autre part, l’absence de visibilité d’une alternative crédible fait que l’opposition gambienne peine à accrocher les vrais décideurs à sa cause pourtant très noble. Le risque est qu’à la maison, en Gambie, les populations perdent confiance en cette opposition en exil et continuent de développer une résilience au système éprouvant de la dictature de Yahya Jammeh. Qui en profite pour s’attaquer au Sénégal dès que l’occasion se présente.

Le régime dictatorial de Banjul est bien décidé à s’accrocher au pouvoir le plus longtemps possible, et pendant ce temps, la vie devient de plus en plus insupportable pour les opposants, les défenseurs des libertés ainsi que les populations. C’est pourquoi l’opposition à Yahya Jammeh au Sénégal gagnerait beaucoup à trouver les moyens d’établir une relation de confiance avec les autorités de Dakar.

Il s’agit d’offrir une meilleure marge de manœuvre au gouvernement du Sénégal dans ses relations en dents de scie avec la Gambie sous coupe réglée de Jammeh. De cette façon, les opposants pourraient fédérer les énergies autour de sa cause afin d’établir des liens efficaces et stratégiques avec les partis politiques et les populations à l’intérieur de la Gambie.

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