Gorée, les Tirailleurs et Faidherbe: Pour une pédagogie des enjeux mémoriels

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On assiste depuis quelque temps au Sénégal à des prises de parole de certains acteurs politiques, sociaux et culturels sur des évènements qui ont jalonné différentes séquences de l’histoire de ce pays.

De l’inauguration de la Place de l’Europe à Gorée aux commentaires du président de la République sur les Tirailleurs sénégalais et la sortie de Golbert Diagne sur Faidherbe, la reprise de ces pans de l’histoire et les différentes postures assumées ou non sur ces évènements participent d’une certaine manière à l’actualisation du débat sur l’importance d’une Histoire pensée et articulée par nous-mêmes qui pourrait aider à apaiser les différentes mémoires reliées à ces évènements.

 Ces énoncés sur la colonisation et l’esclavage favorisent aussi l’amorce d’une réflexion sur l’importance à accorder au passé et la pédagogie qui doit structurer les postures sur ces séquences de l’histoire du Sénégal.

Ces évènements, même s’ils ne sont pas liés, peuvent être conjoints par une lecture qui y verrait, au mieux, une attitude complaisante envers l’Europe en général et la France en particulier, au pire, un déni de mémoire et une distorsion de l’histoire.

Par ailleurs, dans le cas de la Place de l’Europe à Gorée, c’est moins l’acte de célébration de l’amitié entre des pays partenaires, le cas échéant, qui est mis en cause que l’indexicalité de cet acte, le lieu où il est posé.

Tout le monde connait l’importance de Gorée dans l’historiographie sé- négalaise et dans la mémoire collective des Africains.

étant le port de départ où les bateaux négriers chargeaient leurs cales, il s’y est opéré une violence de plusieurs siècles dont l’architecture et les « tâches » sur les murs de la Maison des esclaves, gardent encore les stigmates.

C’est un lieu rempli d’un coefficient d’historicité très important qui cristallise la mémoire des souffrances de tout un continent. L’esclavage a été une tragédie d’une ampleur indicible avec une saignée dé- mographique industrielle (certains historiens estiment que cette hémorragie a dépassé 80 millions d’individus).

Cette posture des autorités sénégalaises, drapée sous les oripeaux de la coopération, magnifie une ignominie et participe d’une logique d’indifférence, voire de mépris pour ce passé sanglant lié à Gorée et dont l’Europe a été la cause.

Il renforce par ailleurs cette perception de mépris des autorités pour des symboles qui rallient tout un continent.

C’est un choix iconoclaste qui peut être perçu comme une amnésie de mémoration de la violence de cette tragédie.

C’est un énoncé dithyrambique dans un registre légitimiste qui cache difficilement une tentative d’opacifier le passé.

Les politiciens doivent être dans le dé- passement et non dansle ressassement, dans ce cas particulier, d’une relation ancillaire qui les enjoint à resémantiser lessignifiants pour tenter d’être dans l’air d’un temps suranné. C’est un misonéisme difficilement compré- hensible quand le maitre-mot de leur politique est l’émergence.

Celle-ci ne peut pas s’épuiser dans des actes, elle se structure aussi dansle discours qui la porte et la vulgarise.

Un programme politique construit autour de cette notion ne peut pas occulter, dans sa mise en pratique, la production d’un récit cohérent, articulé sur l’émergence du sujet sénégalais et africain, travaillant à la rencontre de l’Autre dans un espace épuré de duplicité, de non-dits, de complexe et de complaisance.

L’émergence s’inscrit dans la nouveauté, elle exclut le rétif et se structure dans un espace de l’altérité décolonisé.

Bluff et mensonge au cœur d’un faux débat En magnifiant les faveurs faites au contingent sénégalais, les autorités sénégalaises ré- percutent le prisme par lequel l’Occident regarde et représente l’Afrique.

Elles occultent les évènements de décembre 1944 à Thiaroye, une date sanglante dans l’historiographie coloniale qui a vu une France mesquine et violente s’en prendre à des soldats africains qui se sont battus pour elle pendant toute la durée de la Deuxième Guerre mondiale. Ils revendiquaient des primes équitables.

En dépit du fait que leur travail dans les camps et leur rémunération du front stalag1 étaient prouvés, le commandement militaire colonial refuse de payer, justifiant sa décision par le fait que les soldats étaient revenus avec beaucoup d’argent de provenance douteuse.

Indignés, les soldats refusent d’obéir à leurs supérieurs et prennent le commandant des forces françaises de l’AOF en otage.

Ce dernier négocie sa libération en leur promettant de régulariser la situation.Le camp est assailli et il s’en suit une répression brutale contre les soldats désarmés.

Le bilan officiel fait état de 35 morts et de plusieurs blessés;certains historiens parlent de centaines de morts. Cette autre tache noire dansl’histoire coloniale aurait dû inciter le Président à plus de retenue.

Cet usage politicien du passé est assez dangereux parce qu’il banalise l’histoire et normalise la violence de ces évènements.

Le passé à évoquer doit être érigé en exemple dans une perspective didactique. Le statut de victimes favorisées par rapport à d’autres n’est pas un exemple à valoriser.

Dès qu’on se place dans la logique de l’ancien colonisateur et on la pense normale, on n’est plus dans l’exemplarité.

On sort de l’exemplarité quand on se complait dans le statut de dominé ou de victime.

Quand on intègre et per- çoit la colonisation ou un de ses aspects comme positifs, on est loin de l’exemplarité.

Pire encore, on est soi-même inconsciemment victime de cette violence et c’est le plus dangereux.

On sait que les monuments et les plaques commémoratives se transfèrent de l’espace physique à l’espace mental, ils cristallisent les mémoires et présentifient les traces, assurant par la même la continuité entre le passé et le présent.

 La topographie a vocation d’investir des significations symboliques aux lieux en établissant et en maintenant des liens entre le passé et le présent.

En mettant en scène la mémoire et l’histoire du pays, ces significations expriment et reflètent le passé dans ce qu’il a de mémorable, de structurant pour le présent.

Le symbole accordé à cette place ne reflète pasles enjeux du présent qui interpellent les Africains.

Le passé à ériger en exemple, est aux antipodes des non-valeurs que postulaient l’esclavage et la colonisation ; non-valeurs ancrées dans la déshumanisation, l’humiliation, la spoliation, le vol, le meurtre et le refus de la cohumanité.

Le pardon et le dépassement n’occultent pasla gravité des crimes. L’exigence citoyenne d’une posture de vé- rité des autorités dans la pédagogie de l’histoire et sa mise en patrimoine répond à un besoin de cohérence.

C’est une démarche qui s’inscrit dans une volonté pour les Africains d’être dans l’histoire qu’ils élaborent, pas celle construite par l’Autre.

Être dans l’histoire, c’est être habité par un discours de vé- rité et sortir de l’énoncé de servitude ; c’est honorer la mémoire des millions de personnes perdues dans les rets de la machine industrielle de l’esclavage.

C’est ériger, à défaut de stèles funéraires, des lieux de mé- moire en reconnaissant l’ampleur de la souffrance et les humiliations que ces Africains ont subies.

Par ailleurs, ce discours laudatif et obuscateur ne peut pas cacher l’émergence d’un énoncé plusconstructif, à vocation libératrice, aux antipodes de la flatterie.

Celui-ci proclame la légitimité d’une prise en charge de son destin par un récit de soi articulé à un travail pédagogique.

Un discours qui refuse l’instrumentalisation du passé et qui pense l’Afrique pour ce qu’elle est : un continent gorgé de toutes les potentialités, ouvert à tous les souffles, à la croisée des chemins, et qui veut se construire en dehors du miroir aliénant de l’Occident et de ses porteurs d’encensoir.

Cet énoncé pour les Africains est le lieu du «commencer-de-soi-même2», d’une déterritorialisation discursive et d’une réappropriation de leur histoire.

C’est un présent d’assomption articulé à une volonté, pour les Africains, dans leur diversité, de sortir de l’infra histoire dans laquelle l’Europe, par toutes sortes de mécanismes directs ou indirects, essaie de les maintenir.

C’est le présent d’une lecture afro centrée de leur histoire qui tente de s’affranchir de ce récit que l’Europe a écrit à la première personne du singulier.

Cette plaque, ces commentaires sur les Tirailleurs et les délires sur Faidherbe deviennent des disjonctions énonciatives sur ce récit de soi des Africains.

Pour toutes ces considérations, et malgré les arguties et acrobaties de faux hagiographes du dimanche, cette commémoration besogneuse, douteuse et difficilement compréhensible des autorités de Gorée et les prises de parole sur les Tirailleurs et sur Faidherbe restent injustifiables.

Sans verser dans le vindicatif ou le passéisme, cette Place de Gorée revient aux millions de dé- placés et de morts de l’esclavage, c’est leur Place,ce n’est pas la place de l’Europe.

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