La Fantastique Audace du Mouridisme [ Mamoussé Diagne ]

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 Ces extraits sont tirés d’une interview du Professeur Mamoussé Diagne, philosophe agrégé et écrivain, réalisée en 2009 par le site Senenews.com, lors d’un symposium sur le panafricanisme tenu à Dakar.

« Le développement n’est pas une affaire économique.

Il y a quelques années, j’avais écrit un texte dans la revue «Ethiopique» qui s’intitulait «Comment dit-on développement en Wolof ?».

Ce n’était pas de la provocation, car cette question était tout sauf linguistique.

Mais c’était juste pour faire remarquer que le développement n’existe que sur la base d’un certain nombre de critères que conjugue, pour lui-même, le sujet qui aspire au développement.

Il en est l’agent, le bénéficiaire et le sujet actif de l’histoire dans ce sens là.

Il n’y a pas de renaissance pour un sujet inconscient de ce qu’il est et de ce qu’il veut. C’est pourquoi l’éthique de la renaissance a besoin que les Africains puissent percevoir leur rapport au monde et le décliner à leur façon. Et il se trouve qu’on ne décline jamais le monde que par le biais de la culture.

Il n’y a de vision du monde que culturelle. Et il y a une anecdote qui dit que les esquimaux ont 82 noms pour désigner la neige alors que les Wolofs n’en ont aucun.

Et c’est parce que les esquimaux voient 82 neiges différentes là où nous autres, ne voyons pas de neige.

J’ai dit au président si vous construisez le Népad, vous ne pourrez jamais installer une industrie à couper le bois dans un bois sacré en Casamance.

Ce n’est pas possible parce que c’est contradictoire à la représentation que le sujet casamançais fait de son rapport à la nature.

Cela veut dire que le développement doit être ajusté à la vision culturelle.

Ce qui revient à dire que la mise en branle du Népad nécessite une cartographie culturelle de l’Afrique pour faire en sorte que les populations puissent conjuguer les projets avec leur propres langages.

D’ailleurs, dans le même article, j’avais signalé que c’était cela la conscience du mouridisme tout comme le président Wade l’aura soutenu dans sa «doctrine mouride du travail». J’ai dit que si le mouridisme a cette vision du travail, c’est grâce à l’équivalence qui a été posée lors de l’exil du Cheikh, entre le travail et la prière : «Niakh diarignou, Liguèy Tedd», c’est ce qui fait Khelkom.

La puissance de Khelkom, c’est cette conviction extraordinaire que le sujet qui agit est un sujet pour qui l’au-delà est déjà réglé, et que, une fois débarrassé de cette angoisse métaphysique, il ne lui reste qu’à conquérir le monde.

C’est ce qui fait que n’importe quel Baol-Baol, qui débarque à Hong Kong, avec sa pile de khassaides entre les mains et sans parler un seul mot chinois, n’a peur de rien.

C’est justement cette audace fantastique qui constitue un levier important qui fait qu’ils peuvent vous faire le canal de Cayor, en une semaine, si le Khalife en exprime le souhait.

C’est comme ça d’ailleurs, qu’en dehors de toute technologie de pointe, ils ont porté sur leur tête les cailloux du grand minaret de Mbacké à Touba.

Et c’est pour cette raison que le protestantisme a construit le capitalisme.

C’est parce que Luther a fait intervenir la réforme dans les rapports de l’homme à Dieu que le protestantisme a eu cette vision conquérante du monde.

Et le seul protestant qui a bâti sa doctrine, ce sont les Etats Unis parce que dans le dollar, il est marqué «In god we trust».

Cela n’a rien de religieux, mais c’est le fait de pouvoir transformer une vision religieuse en levier qui permet, à travers la culture, de pouvoir conquérir le réel.

Il faudrait qu’on arrive à construire en Afrique de tels paradigmes. Il doit y avoir des représentations assez puissantes qui puissent figurer comme supports au développement.

En ce sens, notre ambition dans cette école des hautes études africaines, c’est de faire en sorte de percer le mystère de ce qui fait que l’homme noir, dans sa relation au monde, devienne non plus quelqu’un qui consomme le monde ou le subit, mais qui le conquiert.

Alors ce paradigme mouride, par exemple, est un paradigme fondamental à élaborer, à systématiser de façon à ce que l’idée de renaissance soit une idée porteuse et portée par une réflexion intelligente et patiente, une réflexion qui soit traduisible en mot d’ordre et en slogan.

Ainsi une nouvelle instruction civique devra voir le jour, et c’est seulement sur cette base que la renaissance pourra se faire. ».

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