Loi américaine anti-corruption: Cheikh Tidiane Gadio, victime de la guerre économique

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Hier ami des Etats-Unis, Cheikh Tidiane Gadio a été sacrifié sur l’autel de la guerre économique sino-américaine. Après avoir été poursuivi jusque dans sa vie privée, il est finalement tombé sous le coup de la très contestable loi anti-corruption, le Foreign Corrupt Practices Act. Une loi soupçonnée par des parlementaires français d’être un moyen de ‘’racket’’ au profit des entreprises américaines.

Où que vous soyez, quel que soit votre grade, responsabilité ou envergure, dites-vous bien que l’œil des Etats-Unis vous suit. Qui ose encore douter qu’ils sont les gendarmes du monde ? Ils s’arrogent un droit de vie et de mort sur tous les individus. Leur dernière victime, l’ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio. L’enfant de Gadiobé, dans le Fouta, a eu comme tort de faire perdre à une entreprise américaine un marché au Tchad. Accusé d’être impliqué dans une affaire de corruption, il est dans de très beaux draps aux Etats-Unis.

Né en 1956 à Saint-Louis, son parcours est digne des grands hommes qui font la fierté du continent noir. Son aura dépasse largement les frontières de l’Atlantique. Hier un chouchou des Américains, aujourd’hui c’est un homme à abattre par ce même peuple qui s’érige en unique maitre du monde. De Cheikh Tidiane Gadio, l’ancienne ambassadrice des Etats-Unis, la très intrépide Marcia Bernicat disait, dans ses fameux câbles diplomatiques révélés par Wikileaks : ‘’Dans le monde machiavélique de la politique sénégalaise, il est connu depuis longtemps que beaucoup, au sein du Pds et dans l’entourage du président (Abdoulaye Wade) sont jaloux de la proximité entre le ministre et le président Wade et du profil international du premier. Ainsi commence le moulin à rumeurs.’’

C’est en ces termes peu diplomatiques que la représentante des Etats-Unis s’exprimait pour apprécier les raisons du limogeage de Gadio, à l’époque ministre des Affaires étrangères tout proche des Etats-Unis. Elle poursuivait : ‘’Gadio a été victime de ses réussites. Par exemple, il a été largement salué par les officiels américains, lors de la signature récente d’un Mca (Millénium Challenge Account) avec le Sénégal au détriment du fils du président, Karim Wade, qui n’était pas le bienvenu à l’évènement.’’ La diplomate reprochait alors à Karim Wade d’avoir ‘’privilégié un projet des Arabes au détriment du Mca que le Sénégal était sur le point de signer en 2007’’. Toujours très loquace, la citoyenne du New Jersey ajoutait qu’‘’un membre de la direction du Pds avait révélé à l’ambassadeur que bien que Karim avait en charge la Coopération internationale, Gadio a fait tout ce qu’il pouvait pour l’empêcher de jouer un rôle dans la finalisation du Mca. Il s’en était plaint auprès de son père’’.

Ce témoignage éloquent date de 2009. Ironie du sort, huit ans après, le même Gadio est accusé du même ‘’délit’’ que le fils de l’ancien président. Il aurait soutenu une entreprise non arabe comme Karim Wade, mais chinoise. On oublie alors ‘’ses réussites’’, son ‘’profil international’’. On le jette dans la boue. Cinquante-quatre pages, rien que pour le charger. Cela montre que dans le jeu des relations internationales, il n’y a que des intérêts, comme le disait le général De Gaulle. ‘’Les Etats n’ont que des intérêts. Ils n’ont pas d’amis’’. Cheikh Tidiane Gadio l’aura appris à ses dépens. Au mauvais moment, il a été dans le mauvais camp, celui de la Chine contre celui de ses vieux ‘’amis’’ américains.

Victime collatérale de la guerre économique

La confrontation entre les Etats se fait de moins en moins par les armes. Elle se déplace de plus en plus sur le terrain économique. Et dans ce jeu, les Etats-Unis restent aussi redoutables. Comme avec les armes. Usant de moyens loyaux (le droit), mais aussi déloyaux (comme l’espionnage).

En effet, outre la mise en place d’un arsenal juridique efficace pour la répression de la corruption, par ricochet la protection de leurs entreprises dans le commerce juridique international, ils épient leurs concurrents partout dans le monde. Par le biais de leurs services téléphoniques, ils scrutent leurs communications, consultent leurs mails et leurs déplacements.

L’on se rappelle le scandale des écoutes téléphoniques de la Chancelière allemande Angela Merkel. Un acte qui avait jeté un véritable coup de froid entre Berlin et Washington. Interpellée, la chancelière répondait : ‘’Entre amis, ça ne se fait pas.’’ Pendant ce temps, Hilary Clinton regrettait une ‘’erreur’’. Quelques années plus tard, le scandale a refait surface avec des ramifications jusqu’à Paris et dans d’autres capitales européennes.

En France, tous les présidents, de Chirac à Hollande, ont été mis sous écoute par la Nsa. Ces écoutes révélées par Wikileaks avaient créé un tollé au pays de Marianne et dans toute la face occidentale de l’Europe.

Comme Merkel, Chirac et Hollande, pour ne citer que ces dirigeants, Cheikh Gadio aussi, élu député du Sénégal depuis le 30 juillet 2017, a fait l’objet d’un marquage à la culotte. De la part de ses ‘’amis’’. Pour son cas, il a été fait usage de moyens moraux (la loi anti-corruption) et immoraux (le suivi de ses mails qui relevaient de sa vie privée). A force d’être scruté, il a été pris, selon les Américains, dans une affaire de corruption. Il tombe sous le coup de la loi contre la corruption (le Foreign Corrupt Practices Act). Une loi pour réprimer les corrupteurs au-delà des frontières de l’oncle Sam. Elle concerne l’ensemble des actes de corruption commis par des entreprises ou des personnes physiques américaines ou non, qui sont implantées aux Etats-Unis. Et Gadio en est un, puisqu’il est décrit comme ‘’résident américain permanent’’.

Cette loi remonte aux années 1970, dans un contexte marqué par les scandales du Watergate, mais surtout du Lockheed qui avaient des ramifications dans plusieurs pays occidentaux. Cette dernière affaire était ‘’un scandale international, faisant suite à un système de corruption et de commissions organisé par des responsables du groupe aérospatial Lockheed, entre la fin des années 1950 et les années 1970’’, lit-on sur Wikipédia. Il eut des conséquences politiques en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis et au Japon. C’est dans ce contexte qu’il a été voté, en 1977, le Fcpa qui s’abat aujourd’hui sur la tête de l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Abdoulaye Wade. Le texte interdit notamment à toute personne physique ou morale établie aux Etats-Unis de recourir à la corruption d’agents publics étrangers pour obtenir ou maintenir un avantage commercial. Une initiative noble, mais parfois utilisée de manière abusive.

Dans le domaine économique, cette loi est devenue une véritable arme de destruction massive au profit du Trésor américain. Avec d’autres textes juridiques, le pays de Donald Trump étend les tentacules de ses juridictions au-delà des frontières américaines. Contrairement aux usages. C’est par souci de ‘’transparence et de régulation des marchés financiers’’, prétextent-ils. Mais les concurrents des Etats-Unis, en particulier les Européens, ne l’entendent pas de cette oreille. Ils ont une compréhension autre du Fcpa, plus généralement de l’extraterritorialité de certaines lois américaines.

Dans un rapport datant d’octobre 2016, les commissions des Finances et des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française concluaient : ‘’Depuis quelques années (depuis 2008 pour être précis), la chronique est régulièrement défrayée par les amendes colossales infligées par les États-Unis à des entreprises européennes. Les entreprises françaises ont particulièrement été frappées en 2014, année qui a vu la banque Bnp-Paribas accepter de payer un montant record de près de 9 milliards de dollars, pour avoir violé les embargos financiers des États-Unis contre plusieurs pays. Et la française Alstom a dû trouver un arrangement à près de 800 millions de dollars avec les autorités judiciaires américaines, suite à des faits de corruption internationale’’. Au même moment, soupçonnaient les rédacteurs du rapport, ‘’la branche énergie de l’entreprise était rachetée par General Electric (entreprise américaine). Depuis lors, d’autres entreprises françaises et plus généralement européennes ont été confrontées à la rigueur du système judiciaire américain. La dernière étant Volkswagen’’.

Des amendes chiffrées à des millions de dollars

Plus loin, les parlementaires se demandaient même si la loi anti-corruption n’a pas été utilisée pour faire du ‘’racket’’ sur Alstom pour la finalisation de cet accord. Plus grave encore, ils inscrivaient, dans la même veine, l’arrestation d’un dirigeant de l’entreprise qui a purgé plus d’un an et a été libéré suite à la conclusion de l’accord. ‘’Cet état de fait ne peut que peser, à terme, sur la qualité des relations franco-américaines (et euro-américaines), pourtant fondées sur une alliance bicentenaire, la fraternité du sang versé durant deux guerres mondiales et, aujourd’hui encore, une très grande proximité sur de nombreux grands dossiers internationaux’’, regrettaient les députés Pierre Lellouche et Karine Berger, d’autant plus outrés que le Fcpa tape plus sur les Européens que sur les Américains. Justifiant leurs allégations, ils ajoutent : ‘’Le fait est que l’on constate une surreprésentation évidente des entreprises européennes dans les dossiers relatifs à l’application de certaines lois américaines, qu’il s’agisse de celles punissant la violation des embargos financiers internationaux des États-Unis (les banques européennes ont payé pratiquement toutes les plus grosses amendes américaines à ce titre) ou encore de la corruption internationale (les entreprises européennes ont versé les deux tiers des plus grosses amendes à ce titre)’’.

Selon toujours le rapport, entre 1977 et 2014, 30 % des enquêtes ouvertes dans le cadre de la loi Fcpa ont visé des entreprises étrangères, mais celles-ci ont réglé 67 % du total des amendes collectées. Sur les 17 pénalités supérieures à 100 millions de dollars recensées en application de la loi Fcpa, 10 concernaient des sociétés européennes contre 5 ou 6 entreprises américaines. Depuis 2008, année où les autorités américaines se sont mises à ‘’taper fort’’ en matière de corruption internationale, les entreprises européennes ont versé près de 6 milliards de dollars de pénalités aux États-Unis pour violation de la loi Fcpa. Ce montant pourrait être prochainement rehaussé par la pénalité que l’opérateur téléphonique finno-suédois Telia est en train de négocier pour 1,4 milliard de dollars.

Ainsi, les Américains font des entreprises étrangères leurs vaches à lait. Mais jusque-là, les Chinois en ont peu souffert. Généralement, la loi Fcpa frappe les Européens. Peur de représailles ou simples contraintes juridiques ? Les réponses à cette interrogation restent divergentes.

En tout état de cause, contrairement aux affaires Total, Alstom, Volkswagen… où les Américains ont préféré faire des transactions portant sur plusieurs millions de dollars, renflouant ainsi leurs caisses, ici, ils ont choisi de couper la tête du panafricaniste, grand lobbyiste sénégalais Cheikh Tidiane Gadio. A quelles fins ?

Il convient de préciser que la Fcpa vise particulièrement les personnes physiques ou morales ayant des attaches aux Usa. Mais, habituellement, le juge en fait une interprétation extensive pouvant concerner tout individu intervenu dans une affaire où une entreprise américaine a été partie. Comme c’est le cas avec le leader du Mpcl/Luy Jot Jotna. Les peines encourues peuvent aller jusqu’à 5 ans de prison ferme, sans compter les amendes souvent chiffrées à des millions de dollars.

Enquête Plus

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