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[Omar BA] – Le Mouridisme otage des « faussement sincères » et des « sincèrement faux ».

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Nous nous offusquons souvent de l’utilisation de nos symboles religieux dans les « xawaaré », soirées dansantes et séances de « battrer ». Les mourides sont particulièrement concernés. Un ami m’a dit, non sans un certain humour, que les plus « fatigués » dans cette affaire sont Serigne Saliou Mbacké et Serigne Fallou Mbacké. Rares sont en effet les chanteurs qui ne leur dédient pas un morceau. Certains de ces « ambianceurs » pensent même devoir qui à Serigne Saliou, qui à Serigne Fallou leur succès à telle enseigne que les danses les plus obscènes s’accompagnent de sons de « mbalax » vibrant au rythme des « jërrëjefé Seriñ Saliou » ou des « ana Soppey Baayi Mbeen ?». Cette situation ubuesque conduit souvent à des levers de boucliers de la part de mourides s’estimant, à juste titre, les défenseurs de l’orthodoxie.

En observant cette situation depuis des années, il m’est apparu que la Mouridiyyah souffre en grande partie des agissements de ceux que j’appelle les « faussement sincères » d’un côté et les « sincèrement faux » de l’autre.

Les « faussement sincères » sont ceux qui estiment que leur manière d’être mourides, quoique décriée, est la bonne. Il en est ainsi, car ils ne doivent leur appartenance à la Mouridiyyah à aucune instruction digne de ce nom. Nous pensons trop souvent, à tort, qu’il suffit d’être né dans une famille mouride pour être mouride. Nous oublions ainsi ces paroles du Cheikh au vers n° 9 du « Viatique des Jeunes » : « Ô vous la génération des jeunes ! Si vous redoutez la honte, faites précéder l’action de la science ».

Le fait est qu’un grand nombre de ceux qui revendiquent leur appartenance à la Mouridiyyah sont ce qu’il est convenu d’appeler des « mourides de circonstance » ou « mariirando ». La caractéristique principale de ces individus est qu’ils font peu cas des fondements de la Mouridiyyah. Ils s’en réclament parce que c’est dans « l’air du temps ». Ils sont assimilables à ceux qui répondent, quand ils sont interrogés sur leurs actions : « Je me conforme, au moment où les gens célèbrent l’office, à ce que je les vois faire ». (« Viatique des adolescents », vers 126). Pire, certains se disent mourides pour s’attirer l’affection d’une communauté considérée comme l’un des plus dynamiques du pays, notamment d’un point de vue économique.

En vérité, les « faussement sincères » n’ont pas la moindre idée des exigences de la Mouridiyyah et des sacrifices consentis par le Cheikh, toute sa vie durant, pour en installer le socle. « J’ai fondé mon tout, dit-il, sur le Coran et les hadiths, en tant qu’esclave de Dieu et Serviteur du Prophète. Je me réfugie auprès de Dieu contre toute mauvaise action ».

Pouvons-nous raisonnablement attendre de ces mourides « accidentels » un quelconque respect de la conduite édictée par Cheikhoul Khadim (qui est celle posée par l’Islam) ? La réponse coule de source. La situation devient néanmoins préoccupante quand cette cohorte de « mourides » d’un autre genre, à force d’occuper le devant de la scène, finit par être assimilée à la vraie Mouridiyyah dans l’inconscient collectif.

Ils sont « faussement sincères » en raison du fait qu’ils pensent sincèrement être dans le vrai, par ignorance des réels fondements de la Mouridiyyah. À titre d’exemple, la chanteuse qui a récemment utilisé les gâteaux d’anniversaire à l’effigie de la Grande Mosquée de Touba était persuadée d’agir en bien. Son intention était de faire plaisir à la communauté des « faussement sincères », c’est-à-dire tous ceux qui réduisent la Mouridiyyah à du folklore. La cantatrice manifestait ainsi, d’une curieuse manière, son « attachement » à Serigne Touba. Elle est donc dans l’erreur la plus profonde, mais sans doute avec une grande sincérité. D’ailleurs, il est intéressant de noter que dans les précisions apportées par la cantatrice suite à la polémique, elle a indiqué que le gâteau à l’effigie de la Grande Mosquée lui avait été généreusement offert par une autre chanteuse, très célèbre. L’affaire prend une tournure d’autant plus cocasse que certaines paroles chantées par cette autre artiste de renom lui seraient écrites par un influant guide religieux à la tête de milliers de disciples. Si l’on souhaitait accorder une légitimité à la « folklorisation » de la Mouridiyyah, on ne s’y prendrait pas autrement.

À cette situation s’ajoute le fait que les « faussement sincères » promeuvent une conception de l’Islam et de la Mouridiyyah dont la forme et le fond ressemblent à s’y méprendre à nombre d’évènements dits religieux organisés dans notre pays. Quelle différence, en effet, entre un « thiant » musical réunissant filles et garçons au Grand Théâtre un samedi soir et l’anniversaire d’une icône du mbalax dans le même lieu ? Quasiment aucune. Les publics sont souvent les mêmes. Les rythmes endiablés demeurent identiques. Dans les deux cas, les noms de nos vaillants guides religieux sont chantonnés à longueur de soirées en alternance avec des vers de Khassaïdes. L’argent y coule à flots de la même manière. D’ailleurs, observons que certains chanteurs dits religieux organisent désormais des anniversaires, prétextes, comme chez les « mbalaxeurs », pour récolter le maximum d’argent en multipliant les invitations et les parrainages.

Il apparait donc que malheureusement, les « faussement sincères » gagnent du terrain, parce qu’ils jouissent d’un réel appui dans les rangs même de ceux qui sont censés promouvoir l’orthodoxie. On en oublie presque que la Mouridyyah n’est ni plus ni moins que ce cadre d’élévation spirituelle et sociale du musulman reposant sur trois fondements : « Al-Îmân » (la profession de Foi), Al-Islâm (les pratiques cultuelles de soumission à ALLAH) et Al-Ihsân (la perfection spirituelle).

Aux « faussement sincères », il convient donc de rappeler ces fondements, avec insistance, en espérant qu’avant de quitter ce monde volatile et éphémère ils délaisseront les futilités auxquelles ils associent la foi musulmane pour se remettre enfin sur le droit chemin.

La situation se complique cependant avec une autre catégorie, celle des « sincèrement faux ». Il s’agit d’individus bien au fait des fondements de l’Islam et des sacrifices endurés par nos vaillants religieux pour le respect du Coran et de la Sunnah, mais qui, pour des raisons diverses, s’accommodent des dérives constatées. Les uns ferment les yeux parce que les « faussement sincères » détiennent un pouvoir temporel pouvant leur profiter. Les prédicateurs de la TFM, par exemple, n’oseront jamais s’attaquer frontalement à Youssou Ndour, même si tout le monde est d’avis que ce dernier a grandement contribué à faire tomber la barrière, naguère existante, entre les chants religieux et le « mbalax » pur. En témoigne son fameux Festival Salam dont le coordinateur a déclaré, dans son discours d’ouverture 2016, qu’il entend se poser comme la vitrine de l’Islam sénégalais dans le monde.

Quand d’aucuns se taisent pour préserver leurs intérêts, d’autres en viennent même à trouver des justifications à ces dérapages ou, pire encore, à les légitimer. C’est le cas notamment quand des « savants » en Islam sont enrôlés pour prodiguer des leçons de « bonne conduite » aux candidats à un concours de télé-crochet essentiellement dévolu au mbalax.

Figurent également parmi les « sincèrement faux » tous ceux qui acceptent et se réjouissent d’être les parrains d’évènements sous couvert de la religion, mais dont le fond n’est que débauche. Il en va de même de ceux qui y assistent à quelque titre que ce soit.

En définitive, il apparait que le manque de rigueur et le laxisme qui caractérisent un grand nombre d’entre nous ont fini de déteindre sur notre pratique islamique au point de transformer celle-ci en un curieux mélange que nous avons même du mal à comprendre désormais. Comment, dès lors, en espérer une quelconque transmission sérieuse à nos enfants ?

J’ai coutume de dire que le danger de notre époque a trait au fait que nous sous-estimons, presque au même titre, les dégâts de l’ignorance et la force du savoir. Les « faussement sincères » semblent donc promis à un bel avenir dans notre pays, à moins que les « sincères tout court » en décident autrement.

Dieu nous garde !

Omar Ba/majalis.org

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