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Absence de formation, mise en scène, jeu d’acteurs…: Le destin tragique du théâtre sénégalais

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Les puristes tiennent à ce qu’on appelle ‘’théâtre’’ ce qui se joue sur scène et non les pièces filmées. Ils exigent que ces dernières portent le nom ‘’dramatique’’ ou ‘’théâtre filmé’’ ou encore ‘’téléfilm’’, même si dans la conscience populaire sénégalaise cela reste du théâtre. ‘’Le théâtre, c’est sur la scène. Dès qu’on sort de ce cadre, ce n’est plus du théâtre’’, ne se lassent-ils de répéter.

Mais les choses n’ont pas changé. Surtout que ce sont désormais certains de ces comédiens parmi les puristes que l’on retrouve sur les scènes et les écrans de télévision. Difficile, dans ces conditions, de faire la différence entre ‘’le théâtre’’ et le ‘’téléfilm’’. Aussi, ce sont les mêmes qui défendent et critiquent à la fois les deux genres qu’ils tiennent tellement à distinguer l’un de l’autre.

Dans ce dossier que vous propose EnQuête, l’on y évoque des questions liées au quatrième art, telle que la qualité des productions soumises à l’appréciation du public. On parle également du foisonnement des séries sur les chaines de télévisions locales ainsi que des conditions de vie difficile de certains comédiens sénégalais, avec parfois même une fin tragique.

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Les travers de la production

Le théâtre n’est pas que le jeu d’acteurs. La trame est aussi importante. Et si les professionnels s’accordent sur la pertinence des sujets et du scénario, son application reste à désirer ainsi que son déroulement.

Le visage du quatrième art sénégalais a beaucoup changé. Les compagnies de théâtre foisonnent. Les pièces de théâtre pullulent sur le petit écran. Malgré la déliquescence de la filière ‘’art dramatique’’ à l’Ecole nationale des arts (ENA). Les nouveaux comédiens apprennent leur métier ‘’sur le tas’’. Ils se forment dans les quartiers, au sein des troupes, souvent avec l’appui de l’Association nationale des artistes comédiens du théâtre sénégalais (ARCOTS). Mais la bonne volonté ne suffit pas pour maîtriser un art à la fois subtile et complexe. Beaucoup de ratés dans les téléfilms qui envahissent nos écrans. Directeur de la troupe dramatique du Théâtre national Daniel Sorano, temple de l’art scénique au Sénégal, Ibrahima Mbaye voit tout d’un œil critique. ‘’Il y a des comédiens pétris de talents, mal dirigés par exemple ce qui fait qu’ils ne maitrisent pas certaines techniques de jeux d’acteurs ‘’, observe-t-il.

Issu de l’Ena et fondateur de Troupe Fam, son homonyme Ibrahima Mbaye Sopé est sans équivoque. ‘’Les comédiens gagneraient non seulement à se former, mais aussi à être ensemble, à se regrouper à travers des entités pour pouvoir défendre leurs causes. Si les gens s’organisent et se font former, ils pourront probablement chercher un fonds, parce que pour moi, financement rime avec professionnalisme. Mais maintenant c’est devenu un métier où tout le monde peut se donner sa part. Et si les artistes sont organisés, ils peuvent prendre leur destin en main. Ce qui est constant est qu’on ne sait plus qui est qui. Une fois qu’on règle cela, le problème sera résolu’’, suggère Sopé.

Ainsi, certains s’engouffreraient dans ce métier par pur passion, sans aucune prédisposition. D’autres par contre, sont attirés par un gain qu’ils croient facile. Ils prennent le théâtre pour du ‘’jeu’’, un loisir lucratif. Ce qui fausse le jeu naturellement. Et tel un rappel à l’ordre, Ibrahima Mbaye déclare : ‘’Je pense fondamentalement qu’il y a un énorme travail à faire. Il ne faut pas qu’on tombe dans la facilité. Il y a des réalités purement artistiques auxquelles nous devons tenir. Il ne faut pas qu’on donne l’air que la chose est facile, que toute personne peut y trouver son compte. Ce ne serait plus un art. Ce ne serait plus un métier, alors que c’est un des plus nobles métiers’’.

Et parmi les réalités artistiques dont il fait référence ici, figure la direction d’acteurs tel que le souligne Kader Diarra dit Pichininico lui aussi ancien élève de l’Ecole nationale des arts et membre de la défunte compagnie ‘’Les sept Kouss’’. ‘’Ce qui manque généralement aux acteurs pour la plupart du temps, c’est une direction d’acteur. Cette dernière indique à l’acteur ce qu’il doit faire, comment il doit manifester ses émotions, etc. Mais en général, on donne aux acteurs des rôles sans se préoccuper de leurs capacités à les interpréter’’, regrette-t-il.

Et Kader ne s’en tient pas à cette réflexion. ‘’Il n’y pas de réalisateurs mais des personnes qui ont tout simplement leurs caméras qui filment comme elles le sentent. Elles ne respectent pas les plans et autres critères de réalisation, parce qu’elles l’ont appris sur le tas. Il y a un défaut de mise en scène. C’est des mises en scène des fois trop bidon. Soit c’est dans un salon, soit dans une chambre, et généralement l’acteur est sur place’’, soupire-t-il. A cela s’ajoutent les problèmes de diction. ‘’Il faut que les comédiens apprennent à bien articuler pour bien se faire comprendre et ne pas changer le sens des phrases’’, renchérit Kader Diarra.

Des cameramen de baptême

Le théâtre n’est cependant pas que le jeu d’acteurs. La trame est aussi importante. Et si les professionnels s’accordent sur la pertinence des sujets et du scénario, son application reste à désirer ainsi que son déroulement. ‘’Les gens ont parfois de bonnes idées, mais c’est comment les exploiter qui pose problème, ainsi que le choix de la personne devant porter l’histoire. Un scénario peut être extraordinaire, mais si l’acteur n’est pas assez outillé pour le porter cela ne passe pas. L’un appelle l’autre. Une histoire peut être banale également, mais quand elle est portée par un bon acteur, cela peut passer. Donc, c’est toute une industrie. Je pense qu’un film, c’est quand même depuis la première idée et il faut bien structurer sa pensée’’, explique Ibrahima Mbaye.

‘’Il y a de bons scénarios. Le plus souvent, il s’agit juste d’une idée générale et on distribue les taches. Donc, ce n’est pas un scénario en tant que tel. Je pense qu’on a le potentiel qu’il faut’’, se désole Kader Diarra à son tour. Pour corriger cet écueil, il suffirait que chacun s’en tienne à ce qu’il sait faire le mieux. Par conséquent, les scénarios ne peuvent être improvisés. Car, n’importe qui ne peut pas être scénariste. Il y a des gens qui sont formés pour cela et qui, à partir d’une idée, peuvent scénariser toute une histoire’’, rappelle le directeur de la troupe dramatique de Sorano.

Seulement, le comédien et acteur Lamine Ndiaye n’est pas de cet avis. Comparant ce qui se fait au Sénégal aux productions étrangères, il trouve que le niveau est bas. ‘’Les thèmes ne sont pas recherchés, les acteurs choisis sont des novices et moi ça me gêne’’ assène-t-il. A son avis, on ne les laisse pas s’épanouir comme il le faut. ‘’Il faut donner des arguments à l’acteur pour qu’ils puissent s’épanouir’’, dit-il. Aussi, il suggère que ‘’la technique artistique et celle audiovisuelle travaillent en équipe sur certaines possibilités et opportunités pour que ça aille bien. Mais là, rien n’est bon. Ce sont des cameramen de baptême qu’on engage pour les tournages’’, dénonce-t-il avec amertume.

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