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Débat – « Peut-on aujourd’hui parler d’un choc des civilisations? »: Être « différents », quelle chance !

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La Librairie Athéna accueillait ce lundi 23 mars un débat sur ce thème : «Peut-on aujourd’hui parler d’un choc des civilisations ?». Autour de la table, les philosophes Mamoussé Diagne et Souleymane Bachir Diagne ainsi que l’économiste Makhtar Diouf, avec pour modérateur le journaliste Baba Diop. Si l’on a forcément évoqué l’ouvrage de l’Américain Samuel Huntington auquel renvoie le thème, en mettant à l’épreuve quelques-unes des idées controversées de l’auteur, on a surtout envisagé la différence comme une chance.

Lorsque deux penseurs ou alors deux philosophes comme Mamoussé Diagne et Souleymane Bachir Diagne se rencontrent et qu’ils parlent de «choc des civilisations», on songe forcément à l’ouvrage éponyme qu’un certain Samuel Huntington, professeur américain de science politique (1927-2008), publiait en 1996. C’est à lui que l’on doit toute la controverse rattachée à ces quelques mots devenus malgré eux une sorte d’expression fourre-tout. Même si, précise l’économiste Makhtar Diouf qui s’est retrouvé pris entre deux philosophes, Samuel Huntington s’est surtout permis quelques emprunts à son mentor, l’historien britannique Bernard Lewis, qui trouvera la formule lors d’un colloque sur les tensions au Moyen-Orient. C’était en 1957 à Washington.

Ce que dit en substance le texte de Huntington, c’est que nos conflits ont plus des racines culturelles que des fondements idéologiques. Mamoussé Diagne dit d’ailleurs que l’on est souvent prêt à se battre, que ce soit pour un drapeau ou pour un symbole, et que les conflits qui opposeraient des civilisations sont les plus violents. A cela s’ajoute aussi que dans la conquête de n’importe quel morceau de territoire par exemple, tout l’enjeu de la bataille consiste finalement à pouvoir s’approprier l’imaginaire d’un peuple quel qu’il soit. Ou alors suffirait-il tout simplement de s’en prendre à la manière «dont les hommes vivent leur rapport au monde à et tout cet ensemble de représentations qu’ils se font d’eux-mêmes».

Mamoussé Diagne explique aussi comment l’ouvrage de Samuel Huntington ne se contente pas de fournir à la guerre contre le terrorisme sa «base idéologique» puisqu’il désigne ou identifie les « ennemis de l’Occident » : « l’Axe du Mal » disait Bush fils, alors président des Etats-Unis lorsqu’il déclara la guerre à l’Irak. Ce qui devait donner à son intervention une sorte de « légitimité ». On trouve encore, toujours chez Huntington, tout un discours sur un Islam «congénitalement incapable de progresser». Et si ce livre qui se contente d’une «définition essentialiste» des civilisations est «dangereux», c’est parce qu’il « conforte les fondamentalismes les plus irréductibles ».

Ce «stupide» livre de Huntington

Le livre de Huntington n’est pas «faux» dira Souleymane Bachir Diagne, il est tout simplement «stupide», ne serait-ce que parce qu’il finit par nous convaincre que nous en sommes en conflit les uns avec les autres, toujours obligés que nous sommes d’avoir à «choisir notre camp», qu’il s’agisse de nos origines culturelles ou de notre foi. Et sans doute aussi parce qu’il nous installe dans l’idée que nos religions et nos origines culturelles expliqueraient à elles seules que l’on soit forcément en guerre contre d’autres hommes ou d’autres régions du monde. Souleymane Bachir Diagne donne l’exemple du problème palestinien : un conflit territorial auquel on a prêté une « signification religieuse », ce qui ne fait qu’aggraver les choses. Et idem au Nigéria dit aussi Makhtar Diouf, où les belligérants s’identifient bien plus à l’ethnie qu’à la religion. Difficile de négocier, pour ne pas dire impossible, quand on est dans le domaine de l’absolu et quand on touche à nos émotions ou à nos « raisons de vivre et de mourir ».

Non, il n’y a pas de «choc de civilisations» selon Souleymane Bachir Diagne, même si, comme il dit, la réponse peut paraître plus ou moins naïve. Ce qu’il faut surtout, c’est refuser l’essentialisme, refuser de réduire les individus à leurs origines ethniques ou à leur foi, et éviter par exemple de dire d’une religion comme l’Islam qu’elle est «par essence» incompatible avec la laïcité. S’il y a une responsabilité qui nous incombe aujourd’hui, c’est de pouvoir construire une « société ouverte à la différence et capable de se transformer en fonction des populations » qu’elle accueille. L’être humain qui s’intègre ne se désagrège pas en mille et un «fragments d’identité» ; il ne se désintègre pas, il se «démultiplie » ou s’enrichit. « Il ne perd pas, il gagne (…). L’appartenance religieuse de l’autre m’enseigne sur mon propre rapport à la religion. » Souleymane Bachir Diagne pense aussi que l’on devrait cultiver une sorte de métissage « par devoir éthique », qui irait bien au-delà d’un métissage biologique qui ne serait rien d’autre qu’un « accident de naissance ». En d’autres termes, « faire un pas en dehors de nous-mêmes et nous regarder nous-mêmes par la fenêtre ».

Si le discours du philosophe peut sembler tout à fait rassurant, l’historienne Penda Mbow s’est dite quelque peu troublée par ce qu’elle a entendu. Et aussi un peu circonspecte surtout quand elle se demande si « la réalité au quotidien permet d’avoir un discours optimiste sur les civilisations »

sud Quotidien

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