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La France serait-elle un grand corps malade qui refuserait de se soigner ?

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Maintenant que la tempête réactionnelle semble se dissiper il me parait utile de revenir sur le fond des événements qui ont tristement rythmés l’actualité française récente. Posons le problème. Pour ce faire, posons les faits objectivement sans être obligé de recourir au « charlisme », très à la mode ces jours-ci. Un journal a annoncé qu’il publierait une caricature du Prophète de l’Islam. Il a été menacé de ne pas le faire. Il persiste dans sa décision et publie ses caricatures. En réaction à cette publication des individus ont tué une douzaine de personnes appartenant à ce journal.
Certaines personnes croient à la thèse du complot au regard de certains éléments invraisemblables dans cette affaire. Sans leur donner raison, je partirai, tout de même, sur la réserve que Dieu seul connait la vérité sur les événements. Cependant, il reste possible d’analyser les faits tels qu’on nous les a présentés. Un premier souci se pose. La plupart des gens se focalisent sur l’effet de l’acte en oubliant sa cause. L’effet est clairement frappant : des personnes ont été tuées de sang-froid. Évidemment aucun esprit sain ne peut saluer cet acte, pris isolément. La sensibilité humaine ne le tolère pas. Mais doit-on, pour autant, oublier de s’attarder sur la cause de cet acte ? Non, à mon humble avis. Car en ne se s’attardant pas sur celle-ci, une chose nous passe sous le nez sans que l’on s’en aperçoive : la part de responsabilité du journal Charlie Hebdo. Qu’est-ce que cette conception de la liberté qui ne prend guère en compte la morale publique de la Communauté musulmane aujourd’hui très représentative en France et dans le monde en général ? Nous pourrions donc déjà conclure par ceci : en définitive, ce sont simplement deux formes de radicalisme qui sont entrées en collision ; un radicalisme dans l’exercice de la liberté de la presse et un radicalisme dans l’exercice de la foi religieuse (un dialogue de sourds qui s’est terminé par l’affrontement direct). Mais ce serait là une explication insatisfaisante.
Depuis la caricature du prophète de l’Islam par un danois, l’attachement ferme des musulmans à la non-représentation imagée de leur Prophète n’est plus un secret pour personne. Alors, demandons-nous ceci : conscient de cet attachement, que gagnait Charlie Hebdo en publiant une caricature du Prophète de l’Islam ? « Des retombées économiques » me répondront peut-être certains (faire les meilleures ventes). Cela ne serait pas une justification suffisante. En effet si le droit français refuse de légaliser la prostitution (alors qu’il s’agit pour une personne de proposer son propre corps comme objet de commerce), c’est bien là une conviction du Législateur français de ce que le motif économique ne justifie pas toute activité humaine, fut-ce sur le propre corps de celui qui entend exercer une telle activité (il invente pour, entre autre, cela le principe d’indisponibilité du corps humain). A plus forte raison, qu’en est-il lorsque cette activité économique s’exerce au détriment et au mépris du droit intangible d’un autre ? Certains encore me diront alors qu’il s’agit simplement pour Charlie Hebdo d’exercer sa liberté de la presse. Si ce n’est pas le motif économique (ce ne doit pas être ce motif, nous l’avons vu), donc, doit-il simplement s’agir d’exercer une liberté sans prise en compte du contexte dans lequel elle est exercée ? Rappelons-nous que le code éthique et déontologique même du journalisme exige parfois qu’une information, certes avérée, ne soit pas divulguée en raison d’un risque de perturbation de l’ordre public ou de la stabilité sociale, ou de la sûreté de l’État, etc. Qu’en est-il dans ce cas d’un simple dessin issu de l’imaginaire d’une personne qui n’a pas vécu l’époque du Prophète de l’Islam, n’a jamais vu quelqu’un qui a vu son image, ni vu quelqu’un qui a vu celui qui a vu… (Nous pourrions continuer)  un portrait de ce prophète? Un dessin n’est pas une information vraie, c’est une invention. Par conséquent, il y a là une raison supplémentaire pour qu’une telle image ne soit pas vulgarisée dès lors qu’il est connu de tous que cela heurte la sensibilité des musulmans (qui sont, encore une fois, des Français très représentatifs de sa population). Le spectacle de Dieudonné n’avait-il pas été interdit au motif du risque de troubles à l’ordre public (l’ordre public juif somme-nous tentés de dire !) ? Ce fut pourtant là une liberté relative à la création artistique et littéraire d’un humoriste qui venait d’être sévèrement limitée par le droit. Il est finalement évident que Charlie Hebdo n’a rien gagné ! Pire, il a perdu de ses bras (et pas des moindres apparemment) !
Majoritairement, les systèmes étatiques occidentaux prônent ostensiblement que rien ne justifie d’éliminer des vies (comme en témoigne la manifestation de ce 11 janvier à Paris). Dans ce cas pourquoi certains de ses Etats continuent encore de pratiquer la peine de mort ? N’est-ce pas une façon de défendre l’idée que certains actes justifient que leurs auteurs soient exécutés ? Parfois ils vont même au-delà. Pour, semble-t-il, rétablir la démocratie dans certaines zones du monde (en tout cas ailleurs qu’en Occident), ils vont jusqu’à tuer des innocents et l’expliquent par le concept de « dommages collatéraux » (l’idée en gros que l’on ne peut pas faire des omelettes sans casser des œufs : comme si la vie humaine était mathématiquement quantifiable). Pourtant, pris isolément, tous ces actes ne sont rien d’autres que « l’horreur » commis par un humain contre son prochain. Mais comme par hasard la foule ne se rassemble pas à « Capitole » (Toulouse) pour dire « Je suis un tel… ». Mieux, la majorité des citoyens français ne s’estiment pas responsables des actes de leur gouvernement (alors que la souveraineté réside essentiellement dans le peuple, les représentants du peuple ne faisant qu’exercer cette souveraineté au nom de celui-ci : c’est, du moins, ce que nous enseigne la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789). Donc, pourquoi, de façon générale on attend de chaque musulman qu’il s’explique sur les actes préjudiciables isolés de n’importe quel soi-disant autre musulman ? (lors de la manifestation précitée, certaines pancartes indexaient ouvertement l’Islam, certains la qualifiant même de « religion de la peur » !). De façon générale, quand il est question de l’Islam dans certains événements tragiques, nous avons souvent l’impression que les plus rationnels d’entre nous perdent leur raison pour s’embarquer dans des réactions passionnées qui ne faciliteront guère le « vivre ensemble » que pourtant tous semblent vouloir. Oui ! Il est de notre intérêt de vivre ensemble malgré nos différences. Cependant cela doit se faire dans le respect mutuel et non dans la négation de ce à quoi l’autre tient ! Après tout, chacun doit se dire ceci : « en tant qu’humain, nous, tous, aimons les délices de la vie sur terre, alors si quelques-uns parmi nous se privent de certaines de ces choses au nom de leur religion c’est que cette dernière leur tient vraiment à cœur ; donc notre devoir est de respecter cela ». Voilà tout le sens du mot « sacré » dans tout contexte social qui a cessé d’être régi par une religion particulière. N’est-ce pas parce que la liberté individuelle est sacrée que nous devons la respecter ? Cela vaut pour tout ce qui a fini de faire les preuves de sa sacralité, comme par exemple, l’image du Prophète de l’Islam pour les musulmans. Il est donc surtout dommage de constater que certains manifestants et certains « facebookeurs » ont continué d’exhiber avec arrogance des caricatures du Prophète de l’Islam, ignorant ainsi sciemment la sensibilité de leur alter ego musulman.
Enfin, voilà ce qui justifie le titre de cet article. Les événements de cette semaine ne sont que l’un des multiples symptômes du profond mal que vit actuellement la France. Un mal qui est principalement dû à une volonté de ce pays d’occulter une face de sa réalité sociale. En effet, en continuant à s’enfermer dans une étroite laïcité qui nie les particularités, la France donne l’image d’un grand corps malade. Car elle est réellement malade d’une laïcité qui ne correspond plus à sa réalité. Et elle refuse de se soigner. Car si elle le voulait, elle tirerait les conséquences de son caractère multiculturel d’aujourd’hui. C’est le seul gage de sa paix et de sa stabilité future !

Serigne Chouébou Dione  
 Strasbourg
doctorant en droit public.

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