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‘Le « cerveau reptilien » a dominé dans le comportement du chauffeur’’.

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Regard du psychosociologue sur la série de meurtres, et celui de la vice-présidente du Cese plus particulièrement. Le professeur Ousmane Ndiaye tente de décortiquer les mécanismes sociaux qui conduisent à ces massacres, en évitant tout catastrophisme.

Comment expliquez-vous les comportements de plus en plus criminogènes en cours dans la société sénégalaise ?

C’est vrai que c’est préoccupant si l’on fait allusion à l’assassinat de la vice-présidente du Cese et à certain nombre de meurtres qu’il y a déjà eus. Il faut savoir que la population au Sénégal est de 13 à 14 millions d’habitants. Si l’on faisait la moyenne au cours des dix dernières années, les statistiques nous diraient que nous ne sommes pas dans une société criminogène. Il y a certes des meurtres, mais de là à dire que la société sénégalaise est criminogène, certainement pas ! Il y a des difficultés, c’est vrai. Les individus ont changé depuis  la période des indépendances.

Il y a des changements en apparence qui montrent un affaiblissement des valeurs, du relâchement de l’éducation. Les systèmes-famille aussi bien que l’Etat doivent prendre conscience qu’il y a relâchement dans l’éducation des enfants sénégalais. Quand je dis enfant, cela veut dire tous les Sénégalais. Il y a également une société qui est en grande difficulté sur le plan économique, et les conséquences par rapport au chômage sont énormes. Malheureusement quand ont dit chômage, on dit aussi perte d’espoir.

Est-ce à dire que le chômage est l’un des causes de cette recrudescence des meurtres ?

Il n’y a rien de pire qu’une population qui perd espoir, en particulier dans sa composante jeune. Quand on nous dit que pour 100 F CFA, un garçon a été tué, c’est que 100 francs, ce n’est pas rien. Ce qui veut dire qu’il y a de sacrés problèmes dans ce pays par rapport aux ressorts sociaux, si l’on arrive à tuer quelqu’un pour 100 francs. Sur le plan socio-économique, c’est ce qu’il faut privilégier, c’est que ces enfants  fassent des études correctes, qu’ils aient un emploi qui leur permette de se libérer de certaines pesanteurs qui pourraient les inciter à commettre des actes délictueux. Mais je ne pense pas qu’on ait atteint un seuil de comportements criminogènes au sein de la société.

Au-delà du meurtre de la vice-présidente du Cese, c’est le caractère crapuleux qui intrigue. Généralement, le mobile est-il déterminant dans le choix de l’arme d’un criminel ?

C’est un acte crapuleux, un vol. La question est de savoir pourquoi il (le chauffeur, meurtrier présumé Ndlr) était armé, mais pas l’arme en tant que telle. II aurait pu avoir un pistolet, une matraque etc., l’essentiel est qu’un acte violent et mortel a été commis. Le vol était la raison pour laquelle il est entré clandestinement dans la chambre de sa patronne. S’il n’avait pas été armé, il aurait été pris sur le fait, aurait été confondu et aurait fondu en larmes, et licencié. Mais on ne sait pour quelle raison il était armé d’un couteau. Ce n’était probablement pas n’importe quel couteau car s’il arrive à trancher la gorge, ce n’est pas banal. Ça devait être un couteau de professionnel, de boucherie, ou de quelqu’un qui joue au délinquant.

Il y a aussi un autre élément qui apparaît : c’est le tempérament profondément violent de ce garçon. D’après les médias, il pratiquait les arts martiaux. Quel est le rapport entre les arts martiaux et la détention d’un couteau aussi dangereux ? Pourquoi avait-il besoin de se balader avec ? Ce sont des questions à éclaircir. Quand l’être vivant, humain ou l’animal est pris en flagrant délit et a peur, il a trois possibilités. Il peut faire face et lutter donc engager le combat ; il peut fuir car ne se sentant pas en mesure d’affronter l’adversaire ou la situation ; l’autre attitude est l’inhibition, le découragement (ou la dépression) où l’on se soumet en baissant la tête et l’adversaire fait de vous ce qu’il veut. En général, avec les humains, c’est le troisième cas qui prévaut. Le chauffeur a choisi le combat. Il agresse. Pourquoi ? Car il est pris en flagrant délit d’une part, et d’autre part, la personne qui l’a pris en flagrant délit est une personne faible.

C’est une femme de 63 ans, pas particulièrement baraquée pour lui faire face. Il y a des femmes fortes qui auraient engagé le combat, mais il est probable que ce n’était pas le cas de cette dame. Il se trouve qu’il était armé. A-t-il eu peur ? S’il avait assommé la dame et fui, la Police l’aurait retrouvé. Toutes ces idées lui ont tourné dans la tête à une allure extraordinaire et ça l’a perturbé. Il n’était probablement plus lucide au moment où il commettait son crime. Ce qui a dominé le comportement de ce garçon, c’est ce que j’appellerais le cerveau reptilien.

Ce qui veut dire que ce sont les plus bas instincts possibles de l’homme qui à ce moment lui ont commandé d’utiliser la violence pour s’en sortir. Il n’aurait pas été armé, cela n’aurait pas été si dramatique. Mais il l’était. Et dans ce cas, le meurtre devient ce qu’on appelle meurtre d’opportunité. Ce n’est certainement pas pour l’excuser. Mais il y a encore beaucoup de questions. Pourquoi s’être armé pour aller chez sa patronne ? Le fait-il habituellement ? Servait-il de garde du corps en même temps puisqu’il faisait les arts martiaux ? Tout être humain, dans une situation où il est pris au piège, développe des instincts meurtriers qui sommeillent  en lui qui peuvent guider son reflexe de défense. Ce dernier peut devenir mortel.

La médiatisation du fait criminel pose-t-elle un problème ?

Les médias jouent leur rôle. Ils existent et ils doivent travailler même si l’évènement est malheureux. Maintenant, c’est peut-être dans le style qu’il faudrait savoir raison garder. En présentant les faits selon un certain style, on risque de provoquer un mouvement social collectif de peur et de défense. Des politiciens et certains milieux peuvent exploiter ce sentiment pour nous ramener vers un certain passé. Il faut aussi prendre en compte l’histoire générale de l’humanité par rapport à cette situation. Nous ne sommes pas les premiers et nous ne serons pas les derniers à avoir vécu ce genre de drame.

Avec ces séries de meurtres, ils sont de plus en plus nombreux, les citoyens sénégalais, à réclamer le retour de la peine capitale. Quelle est votre position par rapport à ce débat ?

 Le débat sur la peine de mort s’installe car la médiatisation entraîne ce genre de réflexion. Je ne suis pas sûr que la raison nous commande d’aller dans ce sens. C’est l’intelligence qu’il faut privilégier même si la situation est difficile. Il y a des lois et règlements qui peuvent être utilisés pour sanctionner mais en aucun cas pour nous faire régresser vers un passé lointain. Le sentiment de vengeance est le plus facile à manipuler surtout en groupe.

Que l’Etat prenne de la hauteur par rapport à ce genre d’appels et ne succombe pas aux sirènes pour satisfaire à une satisfaction purement illusoire. Demain il y aura encore des meurtres. Du point de vue statistique, la situation du Sénégal est loin des seuils critiques du Nigeria et de  l’Afrique du Sud. Les Etats-Unis, n’en parlons même pas. Si ce problème n’a pas été résolu dans ces pays par la violence ou le meurtre légal, comment pourrait-on le réussir au Sénégal ? Ce serait juste de la vengeance, du talion.

Enqueteplus.com

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