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Moustapha Niass : Trajectoire d’un habitant du pouvoir

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Directeur de cabinet, ministre d’Etat, député, président de l’Assemblée nationale il y a de cela deux ans. Depuis l’indépendance du Sénégal, Moustapha Niasse a passé une bonne partie de sa vie au pouvoir. Homme politique, il fait aujourd’hui face à une contestation dans sa propre formation créée en 1999. Cet homme d’affaires a eu également à accomplir des missions internationales. Retour sur le parcours d’un homme ‘’vertueux’’, mais ‘’nerveux’’.

‘’Les Sénégalais doivent voir chacun dans la direction qu’il croit être la bonne, pouvoir marcher résolument pour rencontrer les autres dans d’autres directions qui sont aussi bonnes sinon meilleures’’. Cette conviction, Moustapha Niasse l’a exprimée lors des ‘’Actes du pré-symposium sur l’œuvre du président Mamadou Dia’’ qui ont lieu les 17 et 18 décembre 1994. 20 ans après, l’homme semble avoir effectué un virage à 180°, du moins si l’on en juge par la trajectoire qu’a connue l’Alliance des forces du progrès (AFP), le parti qu’il a créé 5 ans après l’exclamation de cette conviction. Aujourd’hui l’AFP est au bord de l’explosion et son patron lui a tout simplement disjoncté du fait d’un débat interne sur la nécessité d’avoir un candidat ou de soutenir le président Macky Sall avec qui les progressistes partagent la coalition présidentielle, Benno Bokk Yaakaar (BBY).

Moustapha Niasse est formel, il va soutenir Macky Sall et aucun des ‘’imbéciles’’ et ‘’salopards’’ (ses propres termes) qui ont décidé de ‘’voir chacun dans la direction qu’il croit être la bonne’’ ne peut l’empêcher de le faire. Car, apparemment, ce qui le ‘’lie’’ au patron de l’Alliance pour la République (APR) est plus fort que la vision d’une bonne partie des militants. Dans l’émission Opinion de Walf Tv, Mamadou Goumbala, cadre de la formation politique, estime qu’aujourd’hui, le vrai problème du parti s’appelle Moustapha Niasse.

Pourtant, cet éminent homme politique a incarné l’espoir aux yeux de beaucoup de Sénégalais. Le 1er acte date du 16 juin 1999, le fameux appel. L’homme se sentant à l’étroit dans le PS, son ‘’enfant’’, a fini par l’abandonner pour une autre progéniture, l’AFP. D’aucuns ont cru le reconnaître dans le personnage du Dernier de l’empire de Ousmane Sembène, souffle un interlocuteur. La vraie cause de sa frustration remonte au ‘’congrès sans débat’’ de 1996. La première formation politique au Sénégal, à l’issue de cette rencontre, a désigné Ousmane Tanor Dieng son rival éternel comme secrétaire général du parti. C’en était trop. Car le responsable politique de Kaolack avait déjà avalé assez de couleuvres quand lui qui se croyait l’héritier légitime de Senghor a vu la préférence de ce dernier portée sur Abdou Diouf, parce que dit-on, celui-là est plus pragmatique.

Niasse claqua donc la porte avec une posture de victime. Comme tous les acteurs politiques sénégalais qui sont passés par là, il a capitalisé de la sympathie qui lui a permis d’arriver troisième à l’élection présidentielle de 2000, avec 17,8% des suffrages. Ce qui lui a permis d’ailleurs d’être le faiseur de roi qui évince Diouf le socialiste et installe Wade le libéral. Ce dernier lui avait promis publiquement le poste de premier ministre. D’après un analyste, en choisissant Wade, ce commis de l’Etat prenait sa revanche certes, mais il espérait être indispensable face à un Wade qui connaît plus les rouages de l’opposition que celui du pouvoir. ‘’Cependant, le pape du Sopi ne s’est pas adapté à l’Etat. Il a adapté l’Etat à sa personne.’’

En trois mois, confit-on, Niasse a tellement éteint d’incendies allumés par son patron Wade qu’à la maison, sa femme le surnommait le sapeur. Parlant de cette maison, il l’a acquise du temps de Senghor à 2 millions ‘’payable au tempérament’’. C’est pourquoi Wade a voulu la confisquer, estimant qu’il ne l’a pas payée à sa vraie valeur. S’agissant de son rôle de médiateur, Abdou Diouf lui-même le lui reconnaît. Dans son ouvrage, il avoue que cet énarque l’a beaucoup aidé ‘’dans la gestion des affaires de l’Etat et la construction des rapports sociaux’’. Quant à ses relations avec Wade, ce qui devait arriver arriva. Limogé, il devient un farouche opposant de l’ancien chef de l’Etat, allant jusqu’à démissionner de son poste de députés avec d’autres pour protester contre la prorogation du mandat des parlementaires. C’est dans le même ordre d’idée que l’opposition dite significative dont il était l’un des chefs de file a fait ce que certains analystes politiques considèrent comme une erreur : le boycott des législatives du 3 juin 2007. Ironie de l’histoire, c’est pourtant lui qui avait introduit Wade auprès de Senghor pour la création du PDS, un parti de contribution à l’époque.

25 ans après l’appel du 16 juin, que reste-t-il aujourd’hui de l’espoir de 1999 et surtout de celui qui l’a incarné ? Des vestiges du passé, est-on tenté de répondre. Après 17,8% en 2000, seulement 5% en 2007 et 13% ‘’trompeur’’ en 2012 puisque porté par une large coalition, ‘’Bennoo Siggil Senegaal’’. Pourtant, le natif de Keur Madiabel né le 4 novembre 1939 a une carrière politique très riche. Mais, elle risque d’être noircie à jamais, comme l’a été celle d’un certain Abdoulaye Wade qui a refusé de lâcher le gouvernail quand il le fallait.

A 76 ans, force est de constater qu’il s’est essoufflé, physiquement, mais surtout politiquement parlant. Le produit Niasse n’est plus vendable. 2012 était sa dernière carte. Il avait bénéficié pourtant d’une situation favorable offerte par les Assises nationales et ses propositions généreuses. Avec tout de même un bémol, les Sénégalais se souviennent que la limite d’âge de 70 ans pour être candidat a été proposée.

Le refus de Niasse a été exprimé par son porte-parole de parti le Dr Malick Diop. « Dans le cadre d’une démocratie normale, c’est un peu antidémocratique parce qu’on met de côté certains qui sont des citoyens et qui peuvent valablement aspirer à devenir Président. Mais tout ça est discutable ». La question des 70 ans évacuée, 2012 aurait pu être l’occasion pour lui d’être désigné par l’appellation qu’il a tant rêvé d’entendre : Monsieur le Président. N’est-ce pas Zator Mbaye qui confie que le verset que son mentor aime le plus répéter dans le Coran est celui ou Dieu déclare : ‘’Warahnaa’hou makaanane haliyyane’’ (nous l’avons élevé à un niveau très haut).

Mais sa rivalité avec Tanor pour ‘’un candidat de l’unité et de rassemblement’’ dans ‘’Benno Siggil Senegaal’’ a fait que la coalition a explosé, laissant évaporer tout l’espoir que cette union sacrée avait suscitée. Résultat : ils se sont plombés les ailes tous les deux, au profit de Macky Sall. A défaut d’être à la place la plus haute (Makaanane haliyyane), Moustapha sera tout de même président, le onzième de l’Assemblée nationale. Mais seulement après que Macky a réussi à canaliser l’autre Moustapha de Mbacké, Cissé Lô. Pourtant, ce poste, Niasse l’avait refusé dans le cadre du grand Benno.

Contre Castro, à Cuba

Habitant du pouvoir, le rival de Babacar Ba à Kaolack a traversé tous les régimes, de Senghor à Macky Sall. Politiquement, il a été formé par le premier président du Sénégal indépendant, le poète Léopold Sédar Senghor. Il est choyé par l’académicien qui fait de lui un cadre influent dans l’appareil politico-étatique et le donne en exemple à ses frères de parti. Dans sa toute puissance, il était chargé par Senghor de rappeler à ses camarades que celui qui perd sa base politique perd son poste ministériel. L’homme aimait faire montre d’un certain niveau de culture. Il est d’ailleurs l’un des derniers usagers de l’imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif.

Amoureux de la lecture, il lit beaucoup les ouvrages sur la Grèce et l’antiquité de façon générale, fait remarquer Zator Mbaye, cadre de l’AFP et proche de Niasse. Arborant le statut de propagandiste du parti, le social démocrate est envoyé au sommet des non-alignés de 1977 pour croiser le fer avec Fidel Castro à la Havane. Le patriarche cubain était pour un non-alignement aligné sur le bloc soviétique, alors l’agrégé de grammaire était plutôt pour un non-alignement aligné sur le bloc occidental. A son retour, le premier débat télévisé est organisé et l’oppose à Majmouth Diop rappelé par Senghor pour occuper le créneau communiste, selon la loi des trois courants.

Sur le plan administratif, ce brillant étudiant, major de la promotion André Peytavin à l’ENA en 1967, a occupé le poste de directeur des services de l’information et de la presse du Sénégal de 1967 à 1970. Ce titulaire de licence en droit à l’université de Paris II, après un passage à l’université de Dakar, est devenu directeurs de cabinet du président Senghor et coordonnateur du service national de sécurité à l’âge de 29 ans.

Ce poste est occupé du 4 mars 1970 au 15 mars 1978. Dans la même année, celui qui sera le futur envoyé du secrétaire général de l’ONU à plusieurs reprises va décrocher son premier poste ministériel jusqu’au 15 septembre 1978. Un an plus tard, l’homme de Marianne Cissé avec qui il a 6 enfants passe à la tête du département des Affaires étrangères. Poste qu’il va quitter en 1984. Il retrouvera le même poste entre 1993 et 1998. Réputé très nerveux mais aussi attaché à sa maman aujourd’hui âgée de presque 100 ans (il ne se passe pas 15 jours sans qu’il aille lui rendre visite au village, selon Zator Mbaye), l’ancien élève du lycée Faidherbe de Saint-Louis a été provoqué par Djibo Ka. Et il l’a giflé en plein bureau politique, en présence du président Diouf.

Le futur secrétaire général de l’URD a été pourtant un poulain de Moustapha Niasse qui l’a pris sous son aile protectrice et fait de lui son successeur à la tête de la jeunesse socialiste. La version la plus répandue de cet incident est que c’est Jean Colin, l’ancien tout puissant secrétaire général de la présidence, qui aurait demandé à l’actuel député à l’Assemblée nationale de provoquer son ex-mentor pour le pousser à la faute. Comment ? Dans ses mémoires, Diouf avance l’hypothèse selon laquelle Djibo Ka, connaissant la vénération que Niasse voue à sa mère, ‘’avait dû le toucher de ce côté’’ (page 238).

Quoi qu’il en soit, la claque va lui coûter son poste au gouvernement. Mais avant cela, il aura occupé le poste de premier ministre pendant un mois en 1981. En fait, le désormais ex-secrétaire général de la francophonie soutient dans son livre que c’est Niasse et Jean Colin qui lui ont conseillé de ‘’gouverner directement’’, c’est-à-dire de supprimer le poste de premier ministre. Le souffre-douleur de Sidy Lamine Niasse et Me El Hadji Diouf n’a donc occupé ce poste que pour le temps d’une transition. Il fait donc partie des rescapés de la chasse aux anciens, lancée avec l’arrivée de Diouf au pouvoir.

Ce tempérament vindicatif soulevé plus haut a été également ressenti lors de sa déclaration de politique générale. Le discours du premier ministre de Wade avait pris les allures d’une promesse de vengeance sur ses ex-camarades socialistes. Cette réputation n’a certainement pas manqué de le desservir. Pendant les campagnes électorales, on a entendu plusieurs fois que Moustapha Niasse président, le Sénégal serait toujours en guerre, tellement il est considéré comme un homme impulsif.

Après la sortie du gouvernement socialiste en 1984, ce membre du Haut Conseil pour l’Alliance des Civilisations entame une carrière d’homme d’affaires. Au Sénégal, on a l’habitude de voir des hommes d’affaires se lancer dans la politique. Quant à Moustapha Niasse, relève un interlocuteur, c’est à partir de la politique qu’il devient businessman. Il a bénéficié à la fois des privilèges du pouvoir et des opportunités d’affaires que celui-ci offre. Abdou Diouf ne dira pas le contraire, puisque c’est lui qui, dans ses mémoires, affirme avoir envoyé des lettres à des partenaires arabes pour leur demander de le soutenir, quand Niasse lui a fait part de son intention de se lancer dans les affaires.

Mammouth économique

Un soutien d’un président plus un réseau obtenu grâce à des fonctions de ministre des Affaires étrangères pendant 5 ans, le commerce avait peu de risque de ne pas prospérer. Niasse crée un Cabinet conseil international dans lequel il y a des experts européens et américains. Il évolue également dans le secteur des hydrocarbures. Il est à la tête de deux sociétés pétrolières : International trading oil & commodities (ITOC), et Oryx. Laquelle est présente dans les deux Guinées, en Gambie, en Sierra-Leone et naturellement au Sénégal. Avec des Saoudiens, il met sur pied Sosar-Al Amane, société d’assurances. Il est aussi selon d’autres sources, dans les activités maritimes et le transport aérien.

En dépit de ces quelques informations, et de ses nombreux voyages à l’étranger, notamment en Amérique du Nord, l’étendue de ses affaires est très peu connue du grand public. Il faut dire que l’homme a réussi à maintenir une limite presque étanche entre ses activités politiques et celles économiques. On retiendra peut-être que juste le journal La Tribune lui a attribué un gain de 5 milliards par an, pour 100 000 F de dépenses par jour. Selon toujours le quotidien, Niasse distribue 25 millions à son personnel politique. On comprend mieux pourquoi il disait la semaine passée qu’il ne soutiendrait aucun candidat de l’AFP. Toujours au sujet de sa fortune, il est accusé d’avoir négocié des contrats de pétrole au nom du Sénégal et qu’il les a utilisés ensuite pour son propre compte. Ce n’est pas tout. D’aucuns disent qu’il a aidé l’Angola indépendante à rédiger sa Constitution. Le pays n’ayant pas de devise l’a payé en pétrole.

De la même manière qu’il reste discret sur ses affaires, il ne les échange contre rien. Mamadou Goumbala son camarade de parti déclare lui avoir conseillé de voyager moins afin de mieux s’occuper du parti. Réponse de Niasse : ‘’Je ne veux pas laisser des enfants qui vont tendre la main’’. Goumbala en conclut que Niasse veut laisser des héritiers riches, tout en sacrifiant ses héritiers politiques. On lui reconnaît cependant une certaine générosité et un caractère social. L’exemple souvent cité est le fait d’avoir accordé ses émoluments de ministre aux étudiants de l’université Cheikh Anta Diop. Il a aussi contribué financièrement à la campagne de second tour de la présidentielle de 2000.

Parallèlement à ses activités économiques, le père de Cheikh Tidiane met ses compétences au service des Nations unies : Président de la session spéciale de l’Assemblée générale des Nations unies en 1979 sur la lutte contre l’apartheid, Président de la session de l’assemblée générale de l’ONU en 1980 portant sur le règlement du conflit israélo-palestinien et le Moyen-Orient, Représentant du secrétaire général des Nations unies dans les pays des Grands Lacs jusqu’en 1999. Envoyé de celui-ci en 2002 en République démocratique du Congo afin de mener les négociations devant parvenir à un gouvernement d’unité nationale…

Une personnalité à trois étapes

Quant à l’évolution de sa personnalité, son camarade aujourd’hui initiateur d’une fronde, Mamadou Goumbala qui dit l’avoir connu depuis 1971, note trois étapes distinctes. La première va jusqu’en 1984. Durant cette période, il dit avoir vu un homme jovial, courtois et modeste. ‘’Il a une grande sensibilité sociale et plein de vertus’’, lui concède Bérouba Guissé, un des huit cadres de l’AFP suspendus depuis le week-end et porte-parole des dissidents. A partir de cette dernière année jusqu’en 2000, sa vie a pris une tournure religieuse, constate Goumbala. Moustapha Niasse est porté par les valeurs morales et islamiques.

Zator Mbaye confirme : ‘’On ne démarre jamais une réunion sans qu’il ne nous demande de prier d’abord. Il demande aux chrétiens de faire leur prière et nous musulmans, il nous préconise ‘’Fatiha’’ et ‘’Salatoul Fatiha’’. La troisième et dernière étape date d’après 2000. Niasse, selon toujours Goumbala, devient difficile et ne souffre plus de contradictions. ‘’Il souhaite que les gens donnent leur avis, mais quand c’est contraire à sa vision, il peut s’énerver’’, appuie M. Guissé. ‘’C’est une qualité chez un individu de se fâcher. Il est conciliant mais véridique’’, rétorque Zator Mbaye.

Il faut dire que le nombre de responsables du parti laissé en route en 15 ans ne plaide guère en faveur de Niasse. Oumar Khassimou Dia n°1, Me Abdoulaye Babou, Me Massokhna Kane, Serigne Mamoune Niasse, Mamadou Ly et tout récemment Hélène Tine pour ne citer que ceux-là, tous l’ont abandonné. Bérouba Guissé estime que c’est parce qu’ils ont découvert très tôt que leur leader joue un double jeu. Il s’affiche comme démocrate et agit en tyran.

La situation actuelle à l’AFP est toutefois différente. Dans le passé, il avait affaire à des rebelles qui ont voulu prendre leur indépendance. Cette fois-ci, ça ressemble plutôt à un hold-up, un coût d’Etat interne. C’est la place du chef-même qui est menacée. Ses partisans en dissidence estiment qu’à 76 ans, il a l’avenir derrière lui. Reste à savoir s’il va s’en tirer et ce qu’il en sera de sa formation politique. L’avenir nous le dira. Et l’avenir, c’est dans deux ans, c’est-à-dire la présidentielle de 2017. Malick Gackou que Moustapha Niasse a toujours couvé osera t-il franchir le Rubicon de la dissidence ?

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