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Tounkara est-il devenu mouride ? [Par A. Aziz Mbacké Majalis]a

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Tounkara est-il devenu mouride ?
Cette question, triviale au demeurant, risque pourtant d’être la plus débattue dans nos chaumières à la parution de ce livre. Tellement, devant notre tribunal social, le « délit de faciès religieux », prend souvent le pas sur la « preuve » par les idées. Alimentant du coup, pour le cas d’espèce, la puissance de la clameur publique, ou, pour user d’un terme à la mode, le « buzz » qui va, je l’espère vivement, accueillir ce remarquable « bréviaire du Mouridisme » que nous propose Mamadou Sy Tounkara.
En effet, avec ce livre, vous avez la chance de tenir entre vos mains, Bienheureux Lecteur, un excellent cours sur le Mouridisme. L’un des meilleurs, serait-on même tenté de dire, parmi les récentes publications du genre. Et dont l’un des caractères les plus séduisants à nos yeux est le souci évident de l’auteur pour la simplicité pédagogique. Ceci, en dehors des habituelles et inutiles complexités ou autres circonvolutions recherchées dont la préciosité intellectuelle alourdit, chez nous, souvent et malheureusement, l’accès des masses aux grandes idées. L’auteur analyse dans ce livre, y dissèque, résume, clarifie, à l’intention surtout du grand public, on le sent, les grandes lignes des enseignements du Serviteur du Prophète (PSL).
Cependant, en choisissant de classifier les « Piliers du Mouridisme » en sept catégories (Science, Unicité divine, Sunna, Observation du licite et de l’illicite, Travail, Ndigël et Hadiyya), l’auteur déroge à un consensus académique bien établi. Celui de la majorité des chercheurs mourides qui, eux, avaient jusqu’ici l’habitude de synthétiser ces derniers dans le tryptique « Savoir – Pratique – Bonne Conduite » (‘Ilm – ‘Amal – Adab), ou celui plus populaire de « Ligééy – Jaamu Yàlla – Teggiin » (« Travail – Adoration – Bonne conduite). A la place de ce « dogme » prédominant, Tounkara a pris l’option iconoclaste – l’on sait bien son goût immodéré des sentiers non battus et de l’innovation – d’ « éclater » ces piliers synoptiques en plusieurs axes fonctionnels, accessibles au grand nombre et facilement assimilables. Tout en étant conformes – et c’est tout à son mérite – aux enseignements légués par le Fondateur dans ses écrits et à ce que lui-même connaît des principes premiers de l’Islam.
Un tel choix, loin d’être fortuit, nous paraît même très révélateur sur la nature de la perspective d’analyse de l’auteur et, partant, du véritable sens qu’il donne à l’œuvre de Cheikh A. Bamba. En effet, l’importance de l’œuvre de Cheikh A. Bamba est apparemment double chez Tounkara. Et c’est là l’un des intérêts, à nos yeux, de sa démarche.
Le premier intérêt que l’auteur trouve apparemment dans l’étude et la vulgarisation des enseignements de Serigne Touba est qu’ils sont de nature à faciliter le retour de beaucoup de musulmans – dont les Sénégalais, les mourides, au premier chef – à l’orthodoxie islamique. A l’authenticité du message prophétique dont la mission fondamentale du Saint Homme fut la rénovation constante et la réhabilitation auprès de ses contemporains, chez son peuple et pour l’humanité tout entière. Un retour sans lequel notre pays, malgré ses célèbres 95% de musulmans, risquera sans doute, pour l’auteur, de se contenter à terme, disons, de moins de 5% de bons et véritables musulmans conformes au modèle prophétique. Pour Tounkara donc, l’actualisation et un vécu plus rigoureux des principes enseignés par Cheikh A. Bamba – qui fut, rappelons-le, un Sénégalais, un Africain, un Noir – est l’un des meilleurs moyens de « réformer » certains comportements et dévoiements observés chez son peuple. Plus que le recours à d’éventuelles références exogènes dont la portée du message se heurte souvent à la carapace socioculturelle de l’identité confrérico-nationale de l’Homo-sénégalensis moderne.
L’autre utilité que Mamadou Sy Tounkara semble, à nos yeux, percevoir dans le projet de société de Cheikh A. Bamba est justement cette « nouvelle citoyenneté » pour laquelle il ne cesse de militer. Pour lui, les Sénégalais gagneraient à extraire du corpus doctrinal, à priori « religieux », du message du Serviteur du Prophète (PSL), la quintessence sociétale, économique, politique, culturelle, technologique, qui en fera un outil plus efficace ; mieux, un « système » complet, s’enracinant dans les profondeurs de nos réalités, tout en s’ouvrant aux vents fécondants de tous horizons. Un système qui pourra enfin nous réconcilier avec nous-mêmes, en nous extirpant de l’ornière postcoloniale et ses idéaux inadaptés, car rafistolés par des néo-élites préformatées, qui ont jusqu’ici muselé notre génie propre, pour nous mener vers une prise en charge plus déterminée (plus « révolutionnaire », dirons-nous) de nos véritables problématiques de développement, de notre rapport à nous-mêmes et à l’Autre. En somme, vers le « Grand Rendez-vous » du donner et du recevoir universel.
A travers cette démarche salutaire de réappropriation de nos référents culturels, intellectuels et religieux propres, l’auteur réaffirme une fois de plus son ancrage dans la nouvelle génération, que je nommerais de la « Refondation », composée d’intellectuels et d’universitaires francophones sénégalais, de plus en plus nombreux, qui interrogent actuellement de façon critique leur héritage scolaire et réclament ouvertement et sans complexe, sur les médias et sur les réseaux sociaux, la prise en compte intelligente et harmonieuse de leur héritage socioreligieux (sans toutefois tomber dans les pièges des extrémismes et communautarismes dévastateurs). Une ambition nouvelle vers l’édification d’une véritable « République sénégalaise » qui, seule, pourra élever notre pays, notre continent, au rang des premières nations du monde, que nous avions résumée dans un de nos ouvrages, par cette interrogation existentielle : « Comment une nation, qui se trouve quotidiennement obligée de porter les habits taillés pour d’autres personnages, astreinte de monter, aussi fantasquement accoutrée, sur une scène mondialisée à laquelle elle ne s’est pas assez préparée, pour jouer un rôle burlesque dont les dialogues furent écrits dans une langue non maîtrisée, pourrait-elle offrir un spectacle autre que grotesque au monde et à l’Histoire ? »
Ainsi, à travers l’œuvre du Professeur Bamba, le Doctorant Mamadou Sy aspire-t-il dispenser et rappeler ces leçons magistrales fort utiles à ses camarades de classes sénégalais et surtout mourides. Dont l’élite et les disciples portent une responsabilité historique dans la non maitrise de ces leçons par les autres classes de l’Ecole du Peuple.
Une énième « lettre ouverte » de notre brillant et non moins bouillant chroniqueur national, cette fois-ci adressée aux mourides ?
Plus qu’une lettre, à nos yeux ; une véritable « feuille de route », pour qui sait lire entre les lignes du livre. Pour les « doués d’intelligence ». Mourides ou non. Toute critique, implicite ou non, dans ladite « feuille de route » (voir sa nouvelle-fiction « Touba l’intelligente »), étant juste la preuve de l’ « enthousiasme frustré » d’un admirateur du Mouridisme. Un admirateur qui se désole que beaucoup de ces mourides justement ne mesurent pas encore assez les potentialités énormes de leur doctrine du travail, de leurs capacités d’unité, de mobilisation financière et intellectuelle, d’éducation, qui, à elles seules, à la seule condition d’être mieux organisées et planifiées, peuvent, plus qu’aucune autre idéologie, faire « émerger » ce pays (en « Senegal ca kanam »). Un admirateur qui s’afflige que les propriétaires de mines de diamants que nous sommes se contentent d’y cultiver encore des bananes, avec un engouement n’ayant de pendant que notre ignorance de la valeur de nos sous-sols. Qu’avec l’or pur des valeurs fortes qui nous fut légué, nous en soyons encore à fabriquer de vulgaires clous.
Alors, pardi, Tounkara n’est-il pas donc un mouride ?
Non, Tounkara n’est pas mouride. Si vous réduisez le « Mouridisme » à une confrérie (ce que n’avait pas fait son « Fondateur »). Si votre « Mouridisme » se résume à un ensemble sociologique d’adeptes, caractérisés par un habillement typique, des manifestations et pratiques particulières. Si pour vous, le bon « mouride » doit nécessairement porter un « Baye-Lahad » et un « makhtoumé » bourré de « dollou khassaïdes », vous saluer avec un « sujóot » vigoureux avec un joyeux « Akassa ! ». Non, Tounkara n’est pas un « mouride ».
Mais Tounkara est bien un Murîd.
Au sens d’un musulman qui cherche avec âpreté et persévérance, avec sincérité et rigueur, la Vérité. Sans concession. Un croyant qui « aspire » (Arada) trouver Dieu et dont l’une des ambitions les plus fortement ancrées est le bonheur pour son peuple, pour les musulmans, pour toute l’humanité ; ici-bas et dans l’Au-delà. Un sénégalais qui a su dépasser les cloisonnements artificiellement entretenus entre musulmans, sur la seule base de l’appartenance confrérique ou de l’obédience (Chiite/Sunnite, Soufi/Salafite), pour retrouver, en Khadimou Rassoul, la profonde unité intangible de l’Islam et de l’enseignement du Prophète, son Maître et « Miséricorde pour les mondes » (Coran). Les « mondes » ? Quels « mondes » ? Celui des seuls sénégalais ou des seuls « mourides sociologiques » ? Non, pardi. Ceux de toutes les créatures de Dieu auxquelles s’adressait Serigne Touba dans son appel universel : « Ô Gens des terres et des mers ! Accourez sans tarder vers le Vertueux Messager, hâtez-vous tous vers cet Océan de Générosité ! » (Mawâhibu Nâfih, v. 101). Alors, certes, sous ce nouveau rapport de l’Appel Universel, Tounkara sera bien un Murîd.
Et c’est peut-être cela, qui sait ?, la figure du futur Murîd…

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