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Train express regional: Des centaines de vies à TER

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Le Train express régional ne détruit pas seulement des maisons. Il emporte aussi plein de souvenirs qui donnaient sens à l’existence de ces populations du quartier traditionnel de Guendel, à Rufisque. Des souvenirs qui constituaient leur identité. Déguerpies pour cause d’utilité publique, ces populations se plaignent de la ‘’modicité’’ du montant qui leur est proposé à titre de dédommagement. Un montant qui ne leur permet pas de se payer de nouveaux logements.

Ce n’est pas seulement du béton et du ciment. Ce sont des vies entières qui sont emportées ou qui sont sur le point de l’être par le Train express régional (TER). Rufisque, à quelques jets du centre-ville, dans le quartier Guendel. Les populations sont sur le qui-vive, depuis le début des opérations de démolition. Hier, au passage à niveau, à côté de la mosquée communément appelée ‘’Diakay Toucouleur’’, ils étaient nombreux, les riverains et autres badauds venus constater la Poclain déverser sa furie sur les bâtiments abandonnés par leurs propriétaires ‘’impuissants’’. Nous sommes devant le restaurant ‘’Le Passage’’. La grande bâtisse, carrelée du sol au toit, gardait, jusqu’à ce matin, toute sa splendeur. A présent, c’est un amas de pierres. Des millions de francs CFA transformés en poussière. En l’absence de la propriétaire, une certaine Mame Diarra, les riverains s’émeuvent : ‘’Ndeysaane. Metti neu (c’est difficile)’’, ne cessent-ils de se lamenter, sous l’œil vigilant d’une dizaine d’éléments du Groupement mobile d’intervention (GMI).

Ces derniers jours, des collectifs de victimes s’étaient levés pour fustiger les montants qui leur sont proposés à titre de dédommagement. ‘’Dérisoires, injustes…’’, les qualificatifs ne leur manquaient pas pour décrier ce qu’ils considèrent comme un ‘’cauchemar’’. Un cauchemar qui est loin de prendre fin, si l’on en croit Mor Konté, assis à quelques mètres du restaurant en démolition. Tenue traditionnelle, grand de taille, Konté ne sait toujours pas sur quel pied danser. Pour le moment, il n’est pas encore concerné. Seules les places d’affaires le sont. ‘’Nous ne savons pas quand est-ce qu’ils vont commencer à démolir les concessions. Nous ne savons rien encore du montant qu’ils vont proposer. En tout cas, les montants annoncés ne sont pas du tout suffisants. Ils ne nous permettent même pas d’avoir un toit à Rufisque’’. L’air désespéré, M. Konté se rappelle toute une vie déroulée dans ce domicile, dont il maitrise les coins et recoins, une maison qui a vu naitre ses enfants.

‘’Mon papa est malade de stress…’’

Dans quelques jours, dans quelques semaines ou au plus d’ici à novembre, d’après certains riverains, ils vont devoir quitter les lieux. ‘’Ça fait mal’’, déclare Fatou Diouf, la cinquantaine, debout dans cet atelier de menuiserie. Une entreprise familiale qui a su traverser les générations, permettre aux Diouf de subvenir à leurs besoins en conservant leur dignité. Djibril Diouf est maintenant le dépositaire de ce bijou familial. Avec son enfant Abdou Khadre, ils sont trouvés en train de scier du bois. Son épouse, inquiète, raconte ses ennuis avec plein d’amertume : ‘’On ne sait même pas où aller. Ils ne nous ont donné ni argent ni toit. Cette maison appartient à mon père qui est devenu malade de stress. Ils ne peuvent pas nous payer. Cette maison, c’est notre vie. Mais, au moins, s’ils nous avaient donné un toit, cela aurait atténué notre souffrance. On ne peut pas prendre le titre foncier d’un père de famille et le laisser dans la rue. C’est inhumain.’’

Pendant ce temps, l’époux, très avare en paroles, se préoccupe surtout de son ‘’commerce’’ qui lui permet jusque-là d’entretenir le ménage. Il a reçu 414 000 F CFA à titre d’indemnisation pour l’atelier. Très insuffisant, selon lui. Il explique : ‘’Ce montant est insignifiant par rapport à mon chiffre d’affaires. Avec une seule armoire, on me paie plus que ça. Ce qu’ils nous ont donné, ce sont juste des frais de déplacement qu’ils appellent dédommagement. Je ne peux même pas trouver un local avec ça. C’est vraiment difficile ce qu’on est en train de vivre. Et aucune autorité ne vient compatir à notre douleur.’’

Quant à Abdoulaye Diop, teinturier, il est déjà au chômage. Son atelier ayant été détruit alors qu’il n’est même pas dédommagé. ‘’C’est humiliant’’, fulmine-t-il, avant d’ajouter : ‘’Ils nous envoient au chômage. Sous peu, ils vont détruire nos maisons. Dans notre habitation, nous sommes au nombre de 17. Comment peut-on trouver des logements décents, si on n’a même pas de travail ?’’

73 concessions seront détruites à Rufisque

Guendel, pour ces personnes affectées, c’est bien plus qu’une simple demeure. C’est toute une histoire. Pour la réalisation du TER, des centaines et des centaines de concessions, dont 73 dans le département de Rufisque, seront détruites. Comme s’il n’avait rien entendu des complaintes et des jérémiades des victimes, le chauffeur de la pelle mécanique continue de plus belle ses assauts répétitifs sur ces lieux de travail, transformant en quelques heures cette partie du paisible quartier en un champ de ruines, installant des centaines et des centaines de familles, en sursis, dans le désarroi. Ndiambé Diouf, stoïque, le regard hagard, s’en remet à Dieu. ‘’On ne peut rien contre l’Etat. Quand une grande personne s’en prend à un petit, celui-ci ne peut que s’en remettre à l’arbitrage du Tout-Puissant. Baayi ko ak Yalla’’.

De l’autre côté, vers la gare ferroviaire, trône majestueusement la maison TER. A la devanture, est affichée le fameux train électrique rapide, le premier en Afrique subsaharienne, d’après les responsables. Sur l’affiche, un message du président de la République qui dit : ‘’Ceci est mon legs pour les générations futures…’’

ASTOU DIOUF, 58 ANS : ‘’C’est comme si la Poclain me transperçait le cœur’’

‘’Nous vivons dans une grande maison. Une maison remplie de souvenirs. De bons et de mauvais. J’y suis née en 1959. Mes enfants aussi. C’étaient des moments de grande joie. C’est le titre foncier de mon père. Il est décédé la même année que cinq de mes frères. Ma mère aussi est décédée dans la maison. Aujourd’hui, j’y vis seule avec une de mes nièces. On nous demande de quitter sans nous donner un autre toit. C’est vraiment très difficile. Je ne cesse de pleurer, depuis qu’ils ont commencé leurs démolitions. Je suis tout le temps stressée.

Car je ne sais pas où je pourrai trouver une autre maison. En plus, nous étions en train d’organiser la succession. Nous préférions garder la maison, plutôt que de se partager ce montant dérisoire. Regarde ce qu’ils sont en train de faire avec le restaurant. Imagine toutes ces économies, toutes ces peines consenties par le propriétaire. C’est comme si la machine me transperçait le cœur. Ces gens n’ont vraiment pas de cœur. Ce qui me préoccupe le plus, c’est que j’avais une buvette à l’école Momar Sène Wali qui se trouve juste à côté. Si je déménage, je ne pourrai plus m’en occuper. Alors que je vis de ce commerce. Nous sommes tristes d’être contraints de quitter ce quartier. Ils n’ont pas encore donné de date, mais cela ne va pas tarder.’’

BEDY MBOW, 46 ANS : ‘’Nous sommes assis sur des braises’’

Je suis née ici, en 1971. Mes frères également. Je suis animée de tristesse, de désolation. J’ai toujours vécu dans cette maison. Je vis avec mon mari et ma fille qui a vu le jour dans cette maison. Un beau jour, on vient nous imposer un déménagement : c’est-à-dire un changement d’environnement, d’habitudes, une autre manière de vivre. C’est un coup très dur. D’autant plus qu’on ne s’y attendait vraiment pas. Dans un premier temps, ils nous disaient qu’ils vont juste impacter sur 4 mètres. Par la suite, ils sont revenus nous signifier que toute la maison doit être détruite. Il y a ici trois ménages. La maison appartenait à notre grand-père. Je peux dire que nous sommes assis sur des braises.

On ne sait pas combien ils ont prévu pour notre indemnisation. On sait juste qu’ils ont évalué le m2 à 27 000 F CFA, moins qu’à Keur Massar. Vous pensez qu’une maison, à Keur Massar, coûte plus cher qu’un titre foncier au centre-ville de Rufisque ? Avec ça, on ne peut trouver un autre logement. En plus, cette maison représente beaucoup de choses pour nous. On a tout vécu ici. Nos aïeuls étaient là avant l’implantation de la voie ferrée. Certains d’entre eux ont été déguerpis, mais relogés. Ils ont eu plus de chance que nous.

C’est stressant, écœurant. Je devrais être au bureau à cette heure, mais je ne peux pas y aller. Certains amis, voyant la Poclain, croient que nous devons quitter aujourd’hui. Ils ne cessent de défiler, depuis ce matin. Je dois rester là pour leur expliquer qu’ils n’ont pas encore commencé à démolir les maisons. Est-ce que le TER en vaut la peine ? Moi, j’ai fait le tour du Sénégal, il y a des zones, quand il pleut, on est coupé du reste du territoire. Essayer de désenclaver ces villages était plus pertinent que ce TER. Entre Dakar et l’AIBD, il y a déjà l’autoroute et la voie ferrée. C’est dommage !’’

Enquête Plus

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