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La ville sainte de Touba, une ville au caractère sacré .

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Lorsque Cheikh Ahmadou Bamba lançait son appel à l’origine de la voie «al- murîdiyya» il déclarait que sa mission principale consistait à la vivification de la tradition prophétique «as- sunna al- muhammadiyya». Pour ce faire, il s’était lancé dans une œuvre d’éducation spirituelle basée sur la science «al-  ‘ilm», les pratiques cultuelles «al-ibâda», la purification de l’âme «tazkiyat an- nafs» et le travail «al-amal».

Dès le début, le Cheikh était conscient de la nécessité de disposer d’un endroit bénit et saint à même d’accueillir les germes d’une communauté pieuse qui marche sur le chemin tracé par Allah et Son Prophète.

A l’instar de son bien aimé Prophète (PSL) à qui Dieu avait choisi yathrib (Médine) comme refuge pour les premiers adeptes, Cheikh Ahmadou Bamba a été gratifié par la localité bénie de Touba qui est devenue la capitale de la Murîdiyya.

Pour mieux comprendre le caractère sacré de Touba et le respect scrupuleux qu’elle mérite grâce à ce statut, on doit a priori se référer aux écrits de son fondateur et revisiter les déclarations de ses khalifs (successeurs).

Touba: signification, symbole et fonction

Ce vocable Touba apparaît une fois dans le CORAN, au verset 29 de la sourate 13 ar-ra’doù le TOUT- PUISSANT dit: «Ceux qui croient et font de bonnes œuvres, auront le plus grand bien (tûbâ) et aussi le meilleur retour» . En choisissant ce vocable le Cheikh montre sa volonté de faire de sa cité une passerelle vers le Paradis. Il dit:

«Ô Seigneur! Fais que ma demeure Touba soit comme son homonyme [le Paradis] par égard pour le meilleur des adorateurs de Dieu»

Dans une étude sur Touba, le chercheur Eric Ross est revenu sur la symbolique de ce nom. La ville, selon cet auteur, a été nommée par Ahmadou Bamba pour Tûbâ, désignation d’un Arbre du paradis dans le «Musnad» d’Ibn Hanbal:

«Un homme dit à l’Envoyé d’Allah (sur lui la grâce et la paix): « Oh Envoyé d’Allah! Prospérité (tûbâ) à celui qui t’a vu et à celui qui t’a été fidèle! » Le Prophète répondit : « Prospérité à qui m’a vu et à qui m’a été fidèle, puis prospérité et encore prospérité et toujours prospérité à qui m’a été fidèle sans m’avoir vu ». Un homme lui demanda: « Et qu’est-ce que tûbâ ? » Il répondit: « Un arbre dans le jardin. Le laps de temps pour le franchir est de cent ans. Il constitue les vêtements des gens du jardin paradisiaque, qui apparaissent de l’orifice de ses fruits »» (Al-Musnad d’Ibn Hanbal cité par Gloton 1990 : 130)

Cet arbre paradisiaque nommé Tûbâ dans les hadîths n’est qu’une des facettes de l’Arbre archétypique dans un malakût angélique qui en compte d’autres. Nous citons: la Sidrat al-Muntahâ (l’Arbre de l’extrémité mentionné dans le Coran 53:14), l’olivier béni (Coran 24:35), l’Arbre de la vie et l’Arbre de la connaissance[1].

«D’une désignation d’un arbre de paradis dans les hadîths, Tûbâ vient à désigner l’ensemble des arbres paradisiaques et cosmiques peuplant les textes sacrés…  Bien qu’il fût inspiré par un archétype immatériel du malakût, Touba a été fondé par ses actes dans un paysage bien physique, dans le monde matériel. La spiritualité du fondateur de la ville c’est traduit en actes sur un terrain. Selon l’historiographie de la ville, ce terrain était vierge de tout contenu social ou culturel avant l’œuvre du Cheikh. L’espace était à l’état naturel. Son occupation culturelle, initiée par Cheikh Ahmadou Bamba, allait d’abord être orientée par les actes d’inspiration spirituelle du fondateur».

Le village se trouvait au milieu d’une contrée hostile, dépourvue d’eau où ne pouvait résider que celui qu’habitait la volonté de se détacher des hommes. Ceci explique pourquoi le Cheikh affirmait: «la raison pour laquelle TOUBA et Darou Salam me sont plus chers que les autres lieux que j’ai édifiés réside dans la sincérité de l’intention qui m’inspira l’idée de les fonder. Je n’y suis pas venu pour suivre les traces d’un ancêtre, ni pour chercher un site propice à la culture, ni pour découvrir un pâturage. Mais uniquement pour adorer DIEU l’Unique, avec Son Autorisation et Son Agrément».

L’aspect le plus significatif du statut de cette ville se trouve dans les prières formulées par son fondateur  dans son célèbre poème Matlab al- fawzayn pour qu’elle soit une cité de piété, de savoir et de félicité.

– Fais de ma demeure, une cité de crainte révérencielle, de savoir, d’élévation et de promotion au rang des plus honorables.

– Fais de ma demeure, la citadelle de prédilection de DIEU et du prophète (Prières et bénédictions sur Lui) ici sur notre terre, là où nous vivons.

– Fais de ma demeure, le bastion de l’obéissance à DIEU et du respect de Tradition de l’Envoyé (Prière et Bénédiction sur Lui) pour toujours, et non le parterre des innovations blâmables.

– Fais de ma demeure, le paradis du fidèle qui s’est confié pour la simple face de DIEU et est engagé dans la quête de l’absolu; qu’elle soit aussi un rempart qui entrave et détourne le rebelle qui tente de profaner la décence de l’Islam ou la déférence de cette enceinte»

 »Le Cheikh indique d’emblée l’importance accordée aux pratiques cultuelles base de la religion. Il réitère aux talibés leurs obligations imposées par l’Islam. Il fait ainsi de Touba un lieu de dévotion, d’adoration du seigneur et rappelle aussi à l’homme qu’il n’a été créé que pour adorer son seigneur. Il a fondé Touba pour pouvoir bien éduquer les disciples, leur inculquer la crainte révérencielle et faire d’eux des musulmans accomplis.

Tel que rapporté par Serigne Mouhamadou Lamine Diop Dagana, Serigne Mbacké Bousso disait que le Cheikh ne trouvait pas d’endroit mieux indiqué pour l’éducation religieuse des disciples. La fondation de Touba répondait ainsi exclusivement à ce besoin de se retirer dans un endroit sain, calme et propice à l’adoration du Seigneur »[2]

Les règles de conduite à respecter à Touba 

Une lecture des prières formulées  dans  Matlab al- Fawzayn  montre clairement que le Cheikh a bien défini les valeurs à développer et les mauvais actes à bannir à Touba conformément à son statut et aux motifs spirituels de sa fondation.

D’une part, le Cheikh invoque le Tout-Puissant pour que le résident de la cité se  distingue par «al irâda» la volonté et l’aspiration vers Allah,  «at- ta’allum» la quête permanente du savoir, «al- islâh» la réforme et la bienfaisance, «as- sidq» la sincérité «al- wara’» la piété et «at- taqwâ» la crainte référentielle, en somme toutes qualités nécessaires à un croyant exemplaire qui suit le droit chemin.

D’autre part, des prières sont formulées pour le bannissement de tous les actes prohibés par l’Islam tels que «al- fasâd» la corruption, «al- ibtidâ‘» l’innovation contraire aux dogmes islamiques, «az- zulm» l’injustice, «al- i’tida» l’abus,  «ittiba’ al- hawâ», la libertinage, etc. Les notions mentionnées dans le poème dégagent ainsi la voie à suivre dans la cité bénie en termes d’attitudes à observer et de comportements à éviter sur tous les plans. Il dit dans Fawzayn:

«Détourne rapidement de mon autorité et de ma demeure tout ce qui corrompt, d’où que cela vienne»
«Protège ma demeure contre les pervers et fais couler d’eau abondante pour les habitants»
«Préserve-nous, par égard pour lui, de la prétention, du mensonge et de la distraction»
«Protège-nous de la passion et de ce qui ne nous regarde pas; et fais que, par Toi, nous nous passons, notre vie durant, de tout autre, Ô Toi qui procures  la richesse!»

«Protège ma demeure contre la perversion et le futile, à tout moment»

Tout au long de l’histoire de la cité, les successeurs du fondateur ont œuvré inlassablement pour la préservation de son caractère sacré. Ce caractère qui doit se traduire dans les comportements et la vie quotidienne de ses résidents et ses visiteurs. Du premier Khalif Cheikh Moustapha jusqu’à l’actuel khalif Serigne Cheikh sidy Mokhtar, des décisions majeures ont été prises pour réaffirmer l’interdiction de tout ce qui va à l’encontre des enseignements du Cheikh à Touba. C’est dans cette logique que s’inscrit l’interdiction de la consommation de tabac, de l’usage et du trafic de chanvre indien, de la drogue et tout autre type de stupéfiant, de la pratique de jeux de hasard, de l’adultère, etc.

Au sujet de l’interdiction des manifestations politiques, le cinquième khalif Cheikh Saliou Mbacké avait donné des éclaircissements en ces termes «j’ai dernièrement donné un certain nombre de recommandations [relatives à l’interdiction des manifestations politiques dans la ville sainte de Touba] sur lesquelles je voudrais donner des éclaircissements. Ces recommandations furent en fait motivées par la nécessité de mettre un terme à des comportements que l’on m’a signalés et qui s’avèrent contraires au caractère sacré de la ville; attitudes qui résultent très certainement, à mon sens, d’une méconnaissance des principes de base du site ou d’une négligence mais point d’une intention délibérée de malveillance. J’ai ainsi pris cette décision qui n’est, en vérité, qu’un corollaire logique de la recommandation que j’avais préalablement faite de n’organiser aucune manifestation publique autre que la lecture [du [Coran] et des poèmes du Cheikh dans les limites de la Corniche ceinturant la ville. Cette recommandation que j’avais rendue publique à l’époque ne faisait que s’inscrire dans la droite ligne de mes illustres prédécesseurs comme Cheikh Mouhamadou Fadil et Cheikh Abdoul Ahad qui avaient décidé de confiner les activités profanes aux limites de la ville qui étaient en leurs temps au niveau de l’arrondissement de Ndame. Cette interdiction porte donc sur la ville de Touba en tant que telle et est motivée par la déférence due au Serviteur du Prophète (PSL) mais ne couvre pas nécessairement tout endroit où se trouvent des disciples; au cas où une décision porterait sur l’ensemble de la communauté je le ferais clairement savoir, le moment opportun[3]».

Dans le contexte d’une globalisation ou d’une occidentalisation universalisée, la responsabilité des générations actuelles devient plus importante dans la préservation du statut sacré de la cité de Touba que son fondateur voulait comme «une sanctuaire sure» en l’implorant son Créateur dans son poème:
Fais de notre sanctuaire un sanctuaire sûr, et sois le garant de sa protection
– Attire vers elle les biens provenant de tous les contrés, et préserve-la des calamités
– Couvre-moi ainsi que ma demeure et les miens de Ta protection contre Satan, Ô Majestueux!
– Ô Dieu, le Protecteur, le Détenteur du commandement, Toi qui es au-dessus de l’ensemble des créatures en les dominant!
– Je Te confie pour toujours mon âme, ma religion, ma famille, ma progéniture et ma demeure

– Ainsi que ma vie sur terre et dans l’au-delà. Épargne-moi donc des malheurs ici-bas et dans l’au-delà[4]

Same Bousso Abdourahmane

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